Le Christ est-il divisé ?
Le Christ est-il divisé ?
Homélie pour le 3° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
25/01/26
Cf. également :
La honte de Zabulon et Nephtali
De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm
L’épervier de la fraternité
Descendre habiter aux carrefours des peuples
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
1. Nicée sous l’eau
Ce fut le premier voyage de Léon XIV : en novembre dernier, le pape s’est rendu en Turquie, à Iznik plus précisément, où se trouvent les ruines de l’antique cité de Nicée. Il y a 1700 ans, l’empereur Constantin réunissait ici environ 300 évêques de tous les diocèses [1] et leur demandait de tout faire pour préserver l’unité de l’empire. En effet, dès la mort de Jésus, des courants divers ont développé des conceptions légèrement différentes au début, puis carrément divergentes ensuite, de l’identité du Christ. Certains insistaient davantage sur son humanité, d’autres sur sa divinité. En 325, le courant qui tenait le haut du pavé était celui du prêtre Arius qui soutenait que le Fils est inférieur au Père. Non sans quelques arguments scripturaires : « Le Père est plus grand que moi » (Jn 14,28) dit Jésus, souvent identifié à la Sagesse de Dieu, qui est une créature : « YHWH m’a créée la première de ses œuvres, Avant ses œuvres les plus anciennes » (Pr 8,22) etc. Mais leurs adversaires, en premier lieu saint Athanase, en faisaient autant : « Le Fils est Dieu, puisqu’il dit « Le Père et moi nous sommes un » (Jn 10,30) ! » On est ainsi conduit à constater qu’il ne suffit pas de citer l’Écriture pour en délivrer le sens authentique…
Il faut dire qu’Arius lui-même réagissait aux déclarations des modalistes, affirmant que Jésus n’est qu’une modalité de la manifestation du divin, lequel se montre également sous la forme de l’Esprit !
Les Pères conciliaires de Nicée se mirent d’accord sur une confession de foi – le fameux symbole de Nicée – qui servirait de ralliement aux chrétiens voulant rester unis dans l’Église. Les ariens, bien sûr, n’ont pas accepté le Credo de Nicée : ce fut le premier schisme officiel, malheureusement suivi par de nombreux autres.
« Le Christ est-il divisé ? », tonnait Paul dans notre seconde lecture (1Co 1,10-13.17) :
« Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? »
Êtes-vous des partisans d’Apollos, de Pierre, de Paul, ou du Christ ?
Pourtant Apollos n’était pas « hérétique » : au contraire, c’était un juif « éloquent, versé dans les Écritures », qui une fois converti devint une star de l’évangélisation (Ac 18,24–28). Mais se réclamer d’Apollos, c’est confondre le disciple avec le Maître. C’est absolutiser une sensibilité aux dépens des autres. C’est surtout diviser le corps du Christ qu’est l’Église, en opposant les partisans d’Apollos à ceux de Pierre ou de Paul.
300 ans après Apollos, le modalisme et l’arianisme déchiraient eux aussi l’Église, et bien d’autres courants de foi encore (ébionites, marcionistes, docètes, adoptianistes, gnostiques etc.).
Comme un triste vestige, la basilique de Nicée où s’est tenu ce premier concile œcuménique est désormais sous les eaux d’un lac près d’Iznik, qui a englouti les pierres, les fresques et les icônes sous un mètre d’eau et plus…
Au bord de ce lac de Nicée, en compagnie des principaux représentants de toutes les Églises chrétiennes (à l’exception notable du patriarcat de Moscou…), Léon XIV a lancé un appel à la fraternité :
« Nous sommes tous invités à surmonter le scandale des divisions qui malheureusement existent encore, et à nourrir le désir de l’unité pour laquelle le Seigneur Jésus a prié et donné sa vie. Plus nous sommes réconciliés, plus nous, chrétiens, pouvons rendre un témoignage crédible à l’Évangile de Jésus-Christ, qui est une annonce d’espérance pour tous, un message de paix et de fraternité universelle dépassant les frontières de nos communautés et de nos nations ».
Nicée sous les eaux, c’est l’unité de l’Église dissoute dans nos séparations, nos schismes, nos querelles entre chrétiens. Nicée sous les eaux, c’est le Christ divisé, au grand dam de Paul.
Il faut rappeler que le mot symbole (σύμβολον / súmbolon) utilisé pour la confession de foi de Nicée signifie en grec : mettre (baleo) ensemble (sún), rassembler, unir. Le symbole est un objet coupé en deux (poterie, billet de banque…), dont les parties réunies à la suite d’une quête permettent aux détenteurs de se reconnaître.
Proclamer le symbole de Nicée–Constantinople, c’est se rassembler au sein d’une seule Église, c’est se reconnaître membres d’un même corps, c’est communier ensemble dans l’unité de la foi. Cette communion est trinitaire, car elle participe de la communion d’amour qui unit les trois Personnes divines. C’est dire que cette unité promeut les différences, joue de la gamme des particularités culturelles, spirituelles, liturgiques, théologiques, éthiques etc. sans les ériger en ruptures, sans schisme.
C’est une unité qui altérise, sans altérer.
La formule adoptée par le concile de Nicée à propos des deux natures du Christ, humaine et divine, vaut également pour l’Église, nos communautés, nos assemblées : le Christ est vrai homme et vrai Dieu, « sans séparation ni confusion ».
Le symbole de Nicée (notre Credo) est un opérateur d’unité : le réciter agrège au corps du Christ, qui n’est pas divisé. En disant ensemble : « Je crois », nous nous agrégeons au « Nous » de l’Église, le corps du Christ.
Nul doute que les musulmans ont inventé la Chahada – la confession de la foi islamique – sous l’influence indirecte du Credo qu’ils entendaient réciter le dimanche dans les Églises d’Arabie et du Moyen-Orient.
Nul doute encore que Mohamed ait été influencé par l’arianisme réfuté à Nicée : son Jésus est humain (thèse des ariens), certes « adopté » par Dieu comme prophète (c’était la thèse des adoptianistes), mais créature seulement :
« Oui, il en est de Jésus comme d’Adam auprès de Dieu : Dieu l’a créé de terre, puis il lui a dit : “Sois”, et il est » (Coran 3,59).
« Dis : “Lui, Dieu est Un ! Dieu ! L’impénétrable ! Il n’engendre pas ; il n’est pas engendré ; nul n’est égal à lui !” » (Coran 112,3).
Comme quoi les divisions des premiers siècles ont provoqué des répliques multiples, des Églises anté-nicéennes à l’islam, jusqu’à aujourd’hui (les Témoins de Jéhovah ou les Mormons par exemple).
La plupart des conciles ont en effet acté ou été suivis de schismes :
– le concile de Nicée a constaté le séparatisme des adoptianistes, des ébionites, des docètes, des marcionistes, des subordinatianistes, des ariens… Après Nicée, les homéens, les anoméens et les homéousiens se sépareront eux aussi.
– le concile d’Éphèse en 431 rompt avec les nestoriens (Église chaldéenne actuelle)
– le concile de Chalcédoine en 451 verra la coupure d’avec les monophysites (Églises arménienne, orthodoxe syrienne, copte)
– en 1054, Rome et Constantinople s’excommunient mutuellement (excommunications levées en 1965)
– le Concile de Trente (1545-1563) consacre la rupture entre catholiques et protestants de 1521.
- Vatican I (1869-1870) est refusé par les « vieux catholiques »
- Vatican II (1962-1965) est refusé par les traditionalistes (Mgr. Lefebvre 1905-1991)
À toutes ces séparations, il faut ajouter les innombrables divisions qui pullulent entre les dominations protestantes : on ne compte pas moins de huit grandes branches protestantes distinctes dans le monde, et plusieurs dizaines de milliers d’Églises protestantes locales ou indépendantes !
Le schéma ci-dessous montre bien hélas la fragmentation progressive de l’identité chrétienne en une multitude de confessions :
Le terme fragmentation qui vient à l’esprit en voyant ce schéma fait penser à un disque dur informatique sur lequel les fichiers sont dispersés en une multitude de fragments, au lieu d’être écrits d’un seul tenant. Il faut alors défragmenter le disque dur, qui autrement ralentit de plus en plus et finit par se détériorer à force d’innombrables accès en lecture/écriture pour exploiter ces fichiers.
En filant cette métaphore, on peut dire qu’il serait urgent de défragmenter notre univers ecclésial ! Malheureusement, l’œcuménisme marque le pas, depuis des années. Même le voyage de Léon XIV à Nicée n’a rien fait avancer jusqu’à présent…
Ceux qui fantasmeraient sur l’unité supposée de l’islam feront le même constat avec le schéma suivant : ce monothéisme est tout aussi fragmenté que le christianisme !
À notre plus grande honte, Nicée est désormais sous l’eau : la belle unité professée en 325 n’est plus qu’un lointain souvenir…
2. Quand suis-je facteur de division ?
Il est facile de nous lamenter des divisions au sommet ! Mais à notre échelle, sommes-nous réellement facteurs de communion, opérateurs d’unité ? C’est un enjeu de foi, et non une stratégie d’un groupe ou un calcul d’influence. La Passion du Christ pour notre unité entre chrétiens l’a conduit sur la croix, « afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52). Sa prière à Gethsémani nous oblige : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21).
Vous allez protester : mais je ne suis pas hérétique, moi ! Pas si simple : le mot hérésie (αἵρεσις, haíresi en grec) vient du verbe choisir / prendre, et choisir trop. On devient « hérétique » lorsqu’on choisit un aspect de la foi au détriment des autres, en le survalorisant de manière exclusive. Les ariens soulignaient l’humanité de Jésus (contre les modalistes), à tel point qu’ils ont oublié sa divinité. Aujourd’hui, certains mettent l’accent sur le « sacré » en oubliant la dimension sociale de la foi ; ou l’inverse ! D’autres sont sensibles aux exigences morales découlant des Évangiles, aux dépens de l’intériorité ; ou l’inverse. En réalité, chacun de nous commence à devenir hérétique lorsqu’il sélectionne dans le donné de la foi ce qui lui plaît, en oubliant soigneusement le reste. Les fondamentalistes sélectionnent dans la Bible les versets qui plaident pour leurs thèses ; les traditionalistes sélectionnent dans les 20 siècles d’histoire du christianisme les périodes qui correspondent à leur sensibilité ; les paroissiens ordinaires sont tentés de se « bricoler » une foi individuelle en picorant ici et là ce qui les arrange, un peu comme on remplit un caddie à l’hypermarché… Il faudrait avoir le courage de penser contre soi-même pour ne pas s’enfermer dans un choix particulier !
Il est donc courant de diviser le Christ, selon le mot de Paul. Nous découpons trop souvent dans le Credo les passages que nous aimons ; nous choisissons nos assemblées, nos ministres, nos liturgies, pour qu’elles nous ressemblent. Du coup, nous pratiquons l’entre-soi sans nous en apercevoir.
Soyons sincères : cette fragmentation commence en nous-mêmes. « Nous sommes Légion », comme l’avouait le possédé à Jésus (Mc 5,9). Notre dispersion est d’abord intérieure, en chacun. Nous l’exportons ensuite en la projetant sur nos rassemblements. Si bien que la société entière devient un archipel, où l’on se côtoie sans se fréquenter, où l’on est juxtaposé, voire face-à-face, en évitant de se mélanger. Par le choix de l’école, du quartier, du sport, des amis, nous entretenons trop tranquillement les divisions qui minent le corps social ou le corps ecclésial.
« Christ serait-il divisé ? » tonnait Paul à l’encontre des partisans d’Apollos. Prenons garde à ne pas déchirer davantage le corps du Christ, localement dans notre paroisse ou plus largement entre chrétiens.
Et commençons humblement par défragmenter notre disque dur interne…
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[1]. Le pape Sylvestre I° n’était même pas présent (seuls ses légats y participaient)… ! De même pour le Concile de Chalcédoine (451) convoqué et présidé par l’empereur d’Orient Marcien en l’absence du pape Léon le Grand représenté par ses légats…
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
Dans la Galilée des nations le peuple a vu se lever une grande lumière (Is 8, 23b – 9, 3)
Lecture du livre du prophète Isaïe
Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane.
PSAUME
(Ps 26 (27), 1, 4abcd, 13-14)
R/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut. (Ps 26, 1a)
Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?
J’ai demandé une chose au Seigneur,
la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur
tous les jours de ma vie.
Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants.
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ;
espère le Seigneur. »
DEUXIÈME LECTURE
« Tenez tous le même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous » (1 Co 1, 10-13.17)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.
ÉVANGILE
Il vint habiter à Capharnaüm pour que soit accomplie la parole d’Isaïe (Mt 4, 12-23)
Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume, et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
Patrick Braud









































