L'homélie du dimanche (prochain)

18 janvier 2026

Le Christ est-il divisé ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le Christ est-il divisé ?

Homélie pour le 3° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
25/01/26

Cf. également :
La honte de Zabulon et Nephtali
De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm
L’épervier de la fraternité
Descendre habiter aux carrefours des peuples
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli

 

1. Nicée sous l’eau

Iznik, les mystères de la basilique engloutieCe fut le premier voyage de Léon XIV : en novembre dernier, le pape s’est rendu en Turquie, à Iznik plus précisément, où se trouvent les ruines de l’antique cité de Nicée. Il y a 1700 ans, l’empereur Constantin réunissait ici environ 300 évêques de tous les diocèses [1] et leur demandait de tout faire pour préserver l’unité de l’empire. En effet, dès la mort de Jésus, des courants divers ont développé des conceptions légèrement différentes au début, puis carrément divergentes ensuite, de l’identité du Christ. Certains insistaient davantage sur son humanité, d’autres sur sa divinité. En 325, le courant qui tenait le haut du pavé était celui du prêtre Arius qui soutenait que le Fils est inférieur au Père. Non sans quelques arguments scripturaires : « Le Père est plus grand que moi » (Jn 14,28) dit Jésus, souvent identifié à la Sagesse de Dieu, qui est une créature« YHWH m’a créée la première de ses œuvres, Avant ses œuvres les plus anciennes » (Pr 8,22) etc. Mais leurs adversaires, en premier lieu saint Athanase, en faisaient autant : « Le Fils est Dieu, puisqu’il dit « Le Père et moi nous sommes un » (Jn 10,30) ! » On est ainsi conduit à constater qu’il ne suffit pas de citer l’Écriture pour en délivrer le sens authentique…

Il faut dire qu’Arius lui-même réagissait aux déclarations des modalistes, affirmant que Jésus n’est qu’une modalité de la manifestation du divin, lequel se montre également sous la forme de l’Esprit ! 

Les Pères conciliaires de Nicée se mirent d’accord sur une confession de foi – le fameux symbole de Nicée – qui servirait de ralliement aux chrétiens voulant rester unis dans l’Église. Les ariens, bien sûr, n’ont pas accepté le Credo de Nicée : ce fut le premier schisme officiel, malheureusement suivi par de nombreux autres.

 

« Le Christ est-il divisé ? », tonnait Paul dans notre seconde lecture (1Co 1,10-13.17) :

« Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? »

 

Êtes-vous des partisans d’Apollos, de Pierre, de Paul, ou du Christ ?

Pourtant Apollos n’était pas « hérétique » : au contraire, c’était un juif « éloquent, versé dans les Écritures », qui une fois converti devint une star de l’évangélisation (Ac 18,24–28). Mais se réclamer d’Apollos, c’est confondre le disciple avec le Maître. C’est absolutiser une sensibilité aux dépens des autres. C’est surtout diviser le corps du Christ qu’est l’Église, en opposant les partisans d’Apollos à ceux de Pierre ou de Paul. 

300 ans après Apollos, le modalisme et l’arianisme déchiraient eux aussi l’Église, et bien d’autres courants de foi encore (ébionites, marcionistes, docètes, adoptianistes, gnostiques etc.).

Comme un triste vestige, la basilique de Nicée où s’est tenu ce premier concile œcuménique est désormais sous les eaux d’un lac près d’Iznik, qui a englouti les pierres, les fresques et les icônes sous un mètre d’eau et plus…

Au bord de ce lac de Nicée, en compagnie des principaux représentants de toutes les Églises chrétiennes (à l’exception notable du patriarcat de Moscou…), Léon XIV a lancé un appel à la fraternité :

Le Christ est-il divisé ? dans Communauté spirituelle

« Nous sommes tous invités à surmonter le scandale des divisions qui malheureusement existent encore, et à nourrir le désir de l’unité pour laquelle le Seigneur Jésus a prié et donné sa vie. Plus nous sommes réconciliés, plus nous, chrétiens, pouvons rendre un témoignage crédible à l’Évangile de Jésus-Christ, qui est une annonce d’espérance pour tous, un message de paix et de fraternité universelle dépassant les frontières de nos communautés et de nos nations ».

 

Nicée sous les eaux, c’est l’unité de l’Église dissoute dans nos séparations, nos schismes, nos querelles entre chrétiens. Nicée sous les eaux, c’est le Christ divisé, au grand dam de Paul.

 

Il faut rappeler que le mot symbole (σύμβολον / súmbolon) utilisé pour la confession de foi de Nicée signifie en grec : mettre (baleo) ensemble (sún), rassembler, unir. Le symbole est un objet coupé en deux (poterie, billet de banque…), dont les parties réunies à la suite d’une quête permettent aux détenteurs de se reconnaître.

Proclamer le symbole de Nicée–Constantinople, c’est se rassembler au sein d’une seule Église, c’est se reconnaître membres d’un même corps, c’est communier ensemble dans l’unité de la foi. Cette communion est trinitaire, car elle participe de la communion d’amour qui unit les trois Personnes divines. C’est dire que cette unité promeut les différences, joue de la gamme des particularités culturelles, spirituelles, liturgiques, théologiques, éthiques etc. sans les ériger en ruptures, sans schisme. 

C’est une unité qui altérise, sans altérer. 

 

La formule adoptée par le concile de Nicée à propos des deux natures du Christ, humaine et divine, vaut également pour l’Église, nos communautés, nos assemblées : le Christ est vrai homme et vrai Dieu, « sans séparation ni confusion ».

 

250px-Nicaea_icon concile dans Communauté spirituelleLe symbole de Nicée (notre Credo) est un opérateur d’unité : le réciter agrège au corps du Christ, qui n’est pas divisé. En disant ensemble : « Je crois », nous nous agrégeons au « Nous » de l’Église, le corps du Christ.

 

Nul doute que les musulmans ont inventé la Chahada – la confession de la foi islamique – sous l’influence indirecte du Credo qu’ils entendaient réciter le dimanche dans les Églises d’Arabie et du Moyen-Orient.

Nul doute encore que Mohamed ait été influencé par l’arianisme réfuté à Nicée : son Jésus est humain (thèse des ariens), certes « adopté » par Dieu comme prophète (c’était la thèse des adoptianistes), mais créature seulement : 

« Oui, il en est de Jésus comme d’Adam auprès de Dieu : Dieu l’a créé de terre, puis il lui a dit : “Sois”, et il est » (Coran 3,59).

« Dis : “Lui, Dieu est Un ! Dieu ! L’impénétrable ! Il n’engendre pas ; il n’est pas engendré ; nul n’est égal à lui !” » (Coran 112,3).

Comme quoi les divisions des premiers siècles ont provoqué des répliques multiples, des Églises anté-nicéennes à l’islam, jusqu’à aujourd’hui (les Témoins de Jéhovah ou les Mormons par exemple). 

La plupart des conciles ont en effet acté ou été suivis de schismes :

– le concile de Nicée a constaté le séparatisme des adoptianistes, des ébionites, des docètes, des marcionistes, des subordinatianistes, des ariens… Après Nicée, les homéens, les anoméens et les homéousiens se sépareront eux aussi.

– le concile d’Éphèse en 431 rompt avec les nestoriens (Église chaldéenne actuelle)

– le concile de Chalcédoine en 451 verra la coupure d’avec les monophysites (Églises arménienne, orthodoxe syrienne, copte)

– en 1054, Rome et Constantinople s’excommunient mutuellement (excommunications levées en 1965)

– le Concile de Trente (1545-1563) consacre la rupture entre catholiques et protestants de 1521.

- Vatican I (1869-1870) est refusé par les « vieux catholiques »

- Vatican II (1962-1965) est refusé par les traditionalistes (Mgr. Lefebvre 1905-1991)

À toutes ces séparations, il faut ajouter les innombrables divisions qui pullulent entre les dominations protestantes : on ne compte pas moins de huit grandes branches protestantes distinctes dans le monde, et plusieurs dizaines de milliers d’Églises protestantes locales ou indépendantes !

Le schéma ci-dessous montre bien hélas la fragmentation progressive de l’identité chrétienne en une multitude de confessions :

 

Arbre des confessions chrétiennes et schismes 

 

Le terme fragmentation qui vient à l’esprit en voyant ce schéma fait penser à un disque dur informatique sur lequel les fichiers sont dispersés en une multitude de fragments, au lieu d’être écrits d’un seul tenant. Il faut alors défragmenter le disque dur, qui autrement ralentit de plus en plus et finit par se détériorer à force d’innombrables accès en lecture/écriture pour exploiter ces fichiers. 

 

HDD fragmenté 

 

En filant cette métaphore, on peut dire qu’il serait urgent de défragmenter notre univers ecclésial ! Malheureusement, l’œcuménisme marque le pas, depuis des années. Même le voyage de Léon XIV à Nicée n’a rien fait avancer jusqu’à présent…

 

Ceux qui fantasmeraient sur l’unité supposée de l’islam feront le même constat avec le schéma suivant : ce monothéisme est tout aussi fragmenté que le christianisme !

 

Arbre des confessions islamiques 

 

À notre plus grande honte, Nicée est désormais sous l’eau : la belle unité professée en 325  n’est plus qu’un lointain souvenir…

 

2. Quand suis-je facteur de division ? 

Il est facile de nous lamenter des divisions au sommet ! Mais à notre échelle, sommes-nous  réellement facteurs de communion, opérateurs d’unité ? C’est un enjeu de foi, et non une stratégie d’un groupe ou un calcul d’influence. La Passion du Christ pour notre unité entre chrétiens l’a conduit sur la croix, « afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52). Sa prière à Gethsémani nous oblige : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21).

 

hérétique hérésieVous allez protester : mais je ne suis pas hérétique, moi ! Pas si simple : le mot hérésie (αρεσις, haíresi en grec) vient du verbchoisir / prendre, et choisir trop. On devient « hérétique » lorsqu’on choisit un aspect de la foi au détriment des autres, en le survalorisant de manière exclusive. Les ariens soulignaient l’humanité de Jésus (contre les modalistes), à tel point qu’ils ont oublié sa divinité. Aujourd’hui, certains mettent l’accent sur le « sacré » en oubliant la dimension sociale de la foi ; ou l’inverse ! D’autres sont sensibles aux exigences morales découlant des Évangiles, aux dépens de l’intériorité ; ou l’inverse. En réalité, chacun de nous commence à devenir hérétique lorsqu’il sélectionne dans le donné de la foi ce qui lui plaît, en oubliant soigneusement le reste. Les fondamentalistes sélectionnent dans la Bible les versets qui plaident pour leurs thèses ; les traditionalistes sélectionnent dans les 20 siècles d’histoire du christianisme les périodes qui correspondent à leur sensibilité ; les paroissiens ordinaires sont tentés de se « bricoler » une foi individuelle en picorant ici et là ce qui les arrange, un peu comme on remplit un caddie à l’hypermarché… Il faudrait avoir le courage de penser contre soi-même pour ne pas s’enfermer dans un choix particulier !

 

 NicéeIl est donc courant de diviser le Christ, selon le mot de Paul. Nous découpons trop souvent dans le Credo les passages que nous aimons ; nous choisissons nos assemblées, nos ministres, nos liturgies, pour qu’elles nous ressemblent. Du coup, nous pratiquons l’entre-soi sans nous en apercevoir.

 

Soyons sincères : cette fragmentation commence en nous-mêmes. « Nous sommes Légion », comme l’avouait le possédé à Jésus (Mc 5,9). Notre dispersion est d’abord intérieure, en chacun. Nous l’exportons ensuite en la projetant sur nos rassemblements. Si bien que la société entière devient un archipel, où l’on se côtoie sans se fréquenter, où l’on est juxtaposé, voire face-à-face, en évitant de se mélanger. Par le choix de l’école, du quartier, du sport, des amis, nous entretenons trop tranquillement les divisions qui minent le corps social ou le corps ecclésial.

 

« Christ serait-il divisé ? » tonnait Paul à l’encontre des partisans d’Apollos. Prenons garde à ne pas déchirer davantage le corps du Christ, localement dans notre paroisse ou plus largement entre chrétiens.

Et commençons humblement par défragmenter notre disque dur interne…

____________________________

[1]. Le pape Sylvestre I° n’était même pas présent (seuls ses légats y participaient)… ! De même pour le Concile de Chalcédoine (451) convoqué et présidé par l’empereur d’Orient Marcien en l’absence du pape Léon le Grand représenté par ses légats…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE

Dans la Galilée des nations le peuple a vu se lever une grande lumière (Is 8, 23b – 9, 3)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane.

 

PSAUME

(Ps 26 (27), 1, 4abcd, 13-14)
R/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut. (Ps 26, 1a)

 

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

 

J’ai demandé une chose au Seigneur,
la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur
tous les jours de ma vie.

 

Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants.
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ;
espère le Seigneur. »

 

DEUXIÈME LECTURE

« Tenez tous le même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous » (1 Co 1, 10-13.17)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.

 

ÉVANGILE

Il vint habiter à Capharnaüm pour que soit accomplie la parole d’Isaïe (Mt 4, 12-23)
Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume, et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
Patrick Braud

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11 janvier 2026

Jean-Baptiste sur un petit nuage

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jean-Baptiste sur un petit nuage

Homélie pour le 2° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
18/01/26

Cf. également :
La portée animalière du sacrifice du Christ
Alors Clarice, les agneaux se sont tus ?
Lumière des nations
Révéler le mystère de l’autre
Réinterpréter Jean-Baptiste 
Dès le sein de ta mère…
 

1. Et moi, je ne le connaissais pas…
Ce Jésus que je ne connaissais pas
Curieux d’entendre le précurseur déclarer par deux fois ne pas connaître Jésus, qui est pourtant son cousin ! « Et moi, je ne le connaissais pas » (Jn 1,31.33) : cette confession de non-savoir est pourtant la clé de la grandeur de Jean-Baptiste, lui qui est « le plus grand parmi ceux qui sont nés d’une femme » (Mt 11,1).

Jean Baptiste est, de tous les hommes, celui qui a approché de plus près le mystère du Verbe incarné. Et pourtant, c’est lui-même qui affirme ne pas connaître Jésus !
Après un tel témoignage du précurseur, serait-il légitime de notre part de prétendre connaître le Christ ? Est-ce même possible ?

Toute la difficulté réside dans le mystère même qu’est Jésus ! Le Christ, est certes notre frère en humanité (et en cela nous pouvons le connaître), mais il est aussi Dieu. Or Dieu est en lui-même inconnaissable parce qu’Il dépasse infiniment nos capacités humaines. Toute notre connaissance de Lui ne peut être que limitée et donc incomplète ! « Ô Toi, l’Au-delà de tout, n’est-ce pas tout ce qu’on peut connaître de toi ? », priait Grégoire de Nazyance. En d’autre terme, Dieu ne peut pas être totalement compris puisqu’il est infini.

baptême de jésus par Jean BaptisteLorsque Jean Baptiste perçoit la divinité cachée derrière l’humanité du Christ, il tressaille ! Il se reconnaît complètement dépassé… d’où le : « et moi, je ne le connaissais pas »… Il tressaille au désert devant son cousin qui approche, comme il avait tressailli in utero devant le corps de Marie arrondi par la grossesse inattendue (Lc 1,41). Ce tressaillement est le signe d’une autre perception, donnée par l’Esprit et non acquise par l’intelligence.
Jean Baptiste s’émerveille devant le mystère qu’est Jésus. S’il se sent indigne de dénouer la courroie de sa sandale, c’est parce qu’il a saisi que le Christ est la révélation de Dieu ! 

Comment déchiffrer cette étonnante confession d’inconnaissance du dernier prophète de l’Ancien Testament ?
Que pourrait-elle bien signifier pour nous aujourd’hui dans notre quête spirituelle ?

Essayons de décrypter l’ignorance volontaire de Jean-Baptiste à l’aide d’un manuscrit anonyme du XIV° siècle fort justement appelé : « Le nuage d’inconnaissance ».
Examinons le chemin d’union à Dieu qu’il propose, en quoi il suit la voie tracée par Jean-Baptiste, et les appels que nous pouvons y entendre pour nous-mêmes.

2. Les deux nuages
Jean-Baptiste sur un petit nuage dans Communauté spirituelleCe traité anglais (The cloud of unknowing) du XIV° siècle s’inscrit dans une longue tradition mystique, qui expérimentent combien Dieu est plus grand que tout, suscitant ainsi un désir infini de le chercher et de lui être uni [1]. On a déjà cité Grégoire de Nazyance (IV° siècle) qui chante l’Au-delà de tout : au-delà des concepts, des définitions, des dogmes mêmes. Denis l’Aréopagite (V°) s’écriait, emporté par son élan amoureux : « Moins je connais Dieu, plus je le connais ». Même le génial rationnel qu’était Saint Augustin (IV°) admettait sa limite : « Si tu comprends, c’est que ce n’est pas Dieu ». Nicolas de Cues (XV°) écrira un traité sur « La docte ignorance ». Et Saint Jean de la Croix au XV° siècle continuera ce fil mystique avec sa « Nuit obscure ». C’est ce qu’on appelle la tradition apophatique (du substantif grec ἀπόφασις, apophasis, issu du verbe ἀπόφημι – apophēmi = « nier ») : nous pouvons dire ce que Dieu n’est pas, non ce qu’il est.

La non-connaissance que prônent ces génies de la foi, loin d’être désespérante ou bloquante, nourrit au contraire un désir toujours plus grand de contempler Celui qui échappe à toute emprise humaine.
L’inconnu anglais – et l’anonymat convient bien à cette quête d’inconnaissance – qui a écrit Le nuage d’inconnaissance, visiblement en le vivant lui-même, développe de façon structurée son expérience spirituelle en 75 chapitres.
En voici les thèmes principaux.

a) L’impossibilité de connaître Dieu par l’intellect
CHRISTOS YANNARAS, L'AMOUR, LA RELATION, L'APOPHATISME - UNE THEO-PHENOMENOLOGIE EN DEBAT
Le thème fondateur : Dieu est absolument inconnaissable par les voies ordinaires de la connaissance. Tout ce que l’intellect peut saisir reste créé, alors que Dieu est incréé.
 L’auteur demande au disciple de renoncer à la spéculation, même théologique :
« Car par la pensée tu ne peux jamais Le saisir, mais par l’amour tu peux Le saisir pleinement » (ch. 6)
D’où le fameux « nuage d’inconnaissance », qui sépare l’âme de Dieu : non pas une ignorance brutale, mais un espace où l’intellect renonce à son pouvoir.
« Mets-toi sous la nuée de l’inconnaissance entre toi et ton Dieu » (ch. 3).

b) La voie courte (oraison du cœur) : un acte nu et simple d’amour
L’auteur propose une voie contemplative dépouillée, directe, sans images ni pensées, fondée sur un acte nu de volonté : aimer Dieu pour Lui-même.
« Le plus court des chemins pour atteindre Dieu est un simple regard d’amour vers Lui » (ch. 4).
La prière doit devenir une impulsion simple : « Prends un petit mot, d’une seule syllabe : “Dieu” ou “Amour”. Tiens-le serré dans ton cœur »  (ch. 7). Cette méthode est celle de la tradition apophatique : effacer tout concept pour ne laisser qu’un désir. Ou encore de la prière du cœur chère aux orthodoxes (philocalie) qui se concentre sur une seule phrase (« Seigneur Jésus, fils de Dieu, prends pitié de moi, pécheur »).

c) Le « nuage d’oubli » : oublier tout ce qui n’est pas Dieu
De même qu’un nuage d’inconnaissance masque Dieu, un nuage d’oubli doit masquer toutes les créatures, même « saintes » dans leur apparence.
« Mets sous toi un nuage d’oubli, et tout ce qui vit sous le ciel, oublie-le » (ch. 5).
Cette purification n’est pas mépris du monde, mais renoncement intérieur aux images, souvenirs, désirs, préoccupations, vertus affichées ou défauts passés.

d) L’amour comme force unique capable d’atteindre Dieu
Fénelon et le pur amourL’intel
lect est trop faible, mais l’amour peut dépasser le nuage : « Par l’amour, Dieu peut être atteint et tenu, jamais par la pensée » (ch. 6). L’auteur insiste : toute la vie spirituelle est unification du désir. Ce n’est pas la pureté préalable qui permet l’amour, mais l’amour qui purifie : « C’est l’amour qui fait l’unité avec Dieu, et non la multiplicité des œuvres » (ch. 24).

e) La pauvreté spirituelle et l’humilité : conditions de la voie contemplative
L’humilité est présentée comme la base : « De toutes les vertus, l’humilité est la plus reconnaissable à Dieu » (ch. 13). Elle est aussi un antidote aux illusions mystiques, aux exaltations de l’imagination ou aux prétentions spirituelles.

f) Discernement : différence entre contemplation vraie et illusions
Le texte met en garde contre les phénomènes psychiques, visions, ravissements sensibles, phénomènes extraordinaires etc.
Le véritable signe de la grâce est la charité humble, non les phénomènes.
Cela protège la mystique contre deux dangers : 
le quiétisme (passivité prétendument inspirée), et l’illuminisme (survalorisation des visions)

L’auteur recommande la plus grande sobriété en matière spirituelle : « Ne t’occupe jamais des visions, ni des miracles, ni des révélations ; ce sont risques pour les simples » (ch. 51). Il valorise au contraire la stabilité, la patience, la “nuée”, qui reste une pratique austère et pure.

g) La compassion envers tous et la prière pour autrui
La voie mystique n’est pas fuite du monde : l’auteur insiste sur la charité réelle envers autrui. « Tu prieras pour tous les hommes, mais dans la simplicité de cet amour unique » (ch. 43). La compassion est un fruit direct de l’union à Dieu : plus on s’unit à Lui, plus on aime les autres.

h) La primauté de la grâce
L’effort humain ne suffit jamais. La contemplation est essentiellement un don. « Cette œuvre ne peut être commencée ni poursuivie sans la grâce » (ch. 26). La volonté coopère, mais ne produit pas l’état contemplatif : elle ne fait que se disposer.

i) L’itinéraire spirituel : purification, simplification, union obscure
La nuit obscure
La structure implicite du chemin :
- Purification par l’humilité et l’oubli de soi
- Simplification par l’acte nu d’amour
- Union obscure où l’on “pénètre” le nuage d’inconnaissance par l’amour

« Dans l’obscurité, avance avec un seul amour humble » (ch. 46).
« Lorsque je dis obscurité, j’entends un manque et absence de connaissance, comme est obscure pour toi la chose que tu ne connais pas ou que tu as oubliée puisque tu ne la vois pas avec l’œil de l’esprit. Et pour cette raison il n’est point appelé un nuage de l’air, mais un nuage d’inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu » (ch. 4)

Le Nuage d’inconnaissance est vraiment l’un des chefs-d’œuvre de la mystique apophatique. Sa thèse centrale : Dieu est connu non pas par la connaissance, mais par l’amour.
La méthode : une prière nue, monosyllabique, dépouillée de toute image, opérant dans un double nuage : inconnaissance de Dieu et oubli du monde.
La spiritualité qu’il propose est humble, sobre, exigeante, centrée sur un seul désir : aimer Dieu dans l’obscur.

Il y a donc bien deux nuages :
jpg_Nicolas_de_Cues_docte_ignorance apophatisme dans Communauté spirituelle
– le nuage d’inconnaissance (entre moi et Dieu)
– le nuage d’oubli (entre moi et le monde).
Le premier symbolise la transcendance absolue de Dieu, la possibilité pour l’intellect de franchir cette distance par ses seules forces : on ne « voit » Dieu qu’en perdant la vision !
Le second symbolise la nécessaire purification intérieure de la mémoire, de l’imagination, de la sensibilité. C’est la voie du détachement, que la mystique rhénane (Maître Eckhart, Suso, Tauler) porte au plus haut point en ce même XIV° siècle. Eckhart parle de Abgelassenheit = consentir à laisser les choses et les êtres devenir eux-mêmes sans les posséder ni les abandonner.

L’espace entre ces deux nuages est celui où se déploie le pur amour (cf. Fénelon, Madame Guyon), l’amour qui reconnaît et promeut la grandeur de l’autre, du tout autre, avec gratuité et désintéressement.

3. La tête dans les nuages
Jean-Baptiste a bien la tête dans ces deux nuages lorsqu’il s’efface devant Jésus en confessant ne pas le connaître. Il ne répond pas d’abord à la question « Qui es-tu ? », mais à la question plus profonde : Qu’est-ce que tu n’es pas ?
Le texte dit : « Il confessa, il ne nia point, il confessa : Je ne suis pas le Christ » (Jn 1,20).
Ce triple mouvement (confesser / ne pas nier / confesser) crée une sorte d’insistance liturgique : la vérité commence par la négation de ce que l’on n’est pas.
C’est exactement la méthode du Nuage : avant toute affirmation sur Dieu, il faut un dépouillement, un renoncement à toute prétention. « Abandonne tout ce que tu crois savoir… et recouvre-le du nuage d’oubli » (chap. 5).
Comme Jean-Baptiste, l’âme contemplative commence par un acte de non-être : elle laisse tomber ses images, ses concepts, ses identités spirituelles.
Jean-Baptiste est donc le prototype de la théologie négative : il avance par ce qu’il refuse d’être.
C’était un homme religieux, prophète, ascète, maître. Il aurait pu se laisser définir par ses œuvres, son ascèse ou son influence, comme aujourd’hui encore bon nombre de personnages importants se définissent en énumérant leurs œuvres et leurs titres… Pourtant il prononce une parole qui brûle tout rôle : « Je ne suis pas ».

Il refuse tout titre, toute fonction, toute projection que les autres poseraient sur lui.
Le Nuage d’inconnaissance demande exactement le même geste : lâcher toutes les identités intérieures, même saintes : « Ne t’attache pas à ce que tu es, encore moins à ce que tu veux être. Laisse tout cela sous le nuage d’oubli » (chap. 13). La voie apophatique ne commence pas par l’élévation spirituelle, mais par l’effacement. Ainsi Jean-Baptiste anticipe la voie contemplative : il vide l’espace pour que Dieu soit tout.

Après les trois négations (je ne suis pas le Messie / Élie / le Prophète), Jean-Baptiste finit par s’identifier seulement à une voix : « Moi, la voix de celui qui crie dans le désert » (Jn 1,23).
Une voix n’existe que pour laisser passer une parole qui n’est pas la sienne. Elle n’a pas de contenu propre. Elle est purement relationnelle, dépourvue d’identité substantielle.
C’est exactement l’anthropologie du Nuage d’inconnnaissance : l’âme ne doit pas être un “être plein”, mais une capacité vide, une ouverture pure, un espace offert, « un rien aimant plus que toute chose » (chap. 4).

Maitre-Eckhart BaptisteLa parole de Jean-Baptiste — « Je ne suis pas / je ne le connaissais pas » — n’est pas une tristesse, mais une libération, une vacuité qui permet la venue du Christ.
« Tu dois être prêt à devenir rien, afin que Dieu soit ton tout » (chap. 16).
Jean-Baptiste accomplit ce principe de façon quasi parfaite : plus il s’efface, plus le Christ apparaît.
Jean-Baptiste est ainsi une figure biblique du priant qui s’avance vers Dieu dans l’obscurité, la pauvreté, l’attente et l’amour : un véritable maître apophatique.

Comme Jean-Baptiste, il nous est proposé de progresser dans cette docte ignorance qui nous rend libres et détachés, la tête dans les nuages : « Et moi, je ne le connaissais pas… »

« Donc, apprête-toi à demeurer dans cette obscurité tant que tu le pourras, toujours plus soupirant après Celui que tu aimes. Car si jamais ton sentiment vient à Le connaître ou si tu dois Le voir, autant qu’il se peut ici-bas, toujours ce sera dans le nuage de cette obscurité. Et si tu as volonté de t’efforcer activement ainsi que je t’en prie, j’ai toute confiance en Sa miséricorde que tu y parviendras » (ch. 3)

« Tu t’avanceras vaillamment, mais prudemment, dans un pieux et joyeux élan d’amour, essayant de percer l’obscurité au-dessus de toi. Et frappe à coups redoublés sur cet épais nuage d’inconnaissance avec la lance aiguë de l’amour impatient ; et ne t’en va de là pour chose qui arrive » (ch. 6).

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[1] Téléchargeable ici : https://www.cheminsmystiques.fr/PDFediteurs2/Nuage.pdf 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 3.5-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Le Seigneur m’a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Maintenant le Seigneur parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. Et il dit : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »

PSAUME
(Ps 39 (40), 2abc.4ab, 7-8a, 8b-9, 10cd.11cd)
R/ Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. (cf. Ps 39, 8a.9a)

D’un grand espoir j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.

Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice,
tu as ouvert mes oreilles ;
tu ne demandais ni holocauste ni victime,
alors j’ai dit : « Voici, je viens. »

Dans le livre, est écrit pour moi
ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j’aime :
ta loi me tient aux entrailles.

Vois, je ne retiens pas mes lèvres,
Seigneur, tu le sais.
J’ai dit ton amour et ta vérité
à la grande assemblée.

DEUXIÈME LECTURE
« À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ » (1 Co 1, 1-3)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Paul, appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus, et Sosthène notre frère, à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus et sont appelés à être saints avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre.
À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE
« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29-34)
Alléluia. Alléluia. « Le Verbe s’est fait chair, il a établi parmi nous sa demeure. À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » Alléluia. (cf. Jn 1, 14a.12a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, voyant Jésus venir vers lui, Jean le Baptiste déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. » Alors Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’ Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »
Patrick Braud

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4 janvier 2026

Devenez colombophiles !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Devenez colombophiles !

 

Homélie pour la Fête du Baptême du Seigneur / Année A
11/01/26

Cf. également :

La voix de la résilience
Ces moments où le ciel s’ouvre 

L’Esprit de la colombe
Une parole performative 

Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs
Le principe de gratuité

 

1. Lâcher de colombes

Devenez colombophiles ! dans Communauté spirituelle Colombe-Pape-Francois-193x300Un monastère tout proche de la frontière turque : ce samedi 26 juin 2016, le pape François terminait sa visite en Arménie par un lâcher de colombes. Il venait de s’attirer les foudres du régime d’Ankara pour avoir osé rappeler la réalité et l’historicité du génocide arménien de 1945, commis essentiellement par des musulmans (turcs) sur les chrétiens (arméniens). Le chef de l’Église apostolique arménienne, Karenine II, a lui aussi lancé avec François une colombe en direction du Mont Ararat, lieu supposé du refuge pour l’arche de Noé après le déluge.

Comme quoi on peut être artisan de paix sans être naïf : pas de paix sans justice, pas d’amour des ennemis sans vérité historique. La colombe que Noé a envoyée par trois fois avant qu’elle lui rapporte un rameau d’olivier annonçant la fin du déluge (Gn 8) ne cache pas les crimes commis avec les ailes de l’excuse : un génocide est un génocide ; le reconnaître permettrait aux Turcs de s’engager sur un authentique chemin de réconciliation.

 

La colombe qui fait ce dimanche le trait d’union entre Jésus et son Père au Jourdain (Mt 3, 13-17) est bien sûr le rappel de la colombe de Noé : le baptême est bien ce déluge spirituel qui noie nos péchés ; l’Esprit est bien ce trait d’union entre nous et Dieu, qui annonce la paix avec soi-même, les autres, l’univers, grâce au pardon reçu dans les eaux du baptistère.

 

La colombe est un bel animal gracile au symbolisme si riche !

Lâcher de colombes pour un mariage : une tradition pleine d'émotionJ’ai eu la joie d’expérimenter la tradition nuptiale du lâcher de colombes au sortir d’un mariage, au lieu des jets de poignées de riz cinglantes et païennes (censées apporter fécondité et prospérité) : l’assemblée sortant de l’église a pu s’émerveiller de ces dizaines d’ailes blanches se déployant vers le ciel en un bruissement libre et joyeux.

Les colombes symbolisent en premier lieu l’amour et la fidélité. En effet, l’oiseau est connu pour garder le même conjoint jusqu’à sa mort. Le couple se partage les tâches, notamment la couvaison, en occupant le nid l’un après l’autre. On retrouve cette notion dans la fameuse expression “couple de tourtereaux”.

Selon la tradition, deux colombes libérées par les mariés représentent leur future vie ensemble pendant qu’elles volent vers le haut dans l’air. La présence de colombes le jour du mariage est synonyme d’amour, de paix, de prospérité, de foi et d’espérance.

Le Cantique des cantiques regorge de comparaisons entre la bien-aimée et la colombe :

Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle! Tes yeux sont des colombes (Ct 1,15).

Ma colombe, cachée au creux des rochers, en des retraites escarpées, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix; car ta voix est douce et charmant ton visage (Ct 2,14)

Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle! Tes yeux sont des colombes, derrière ton voile… (Ct 4,1).

Je dors, mais mon cœur veille. J’entends mon bien-aimé qui frappe. « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite! Car ma tête est couverte de rosée, mes boucles, des gouttes de la nuit » (Ct 5,2).

Ses yeux sont des colombes, au bord des cours d’eau se baignant dans le lait, posées au bord d’une vasque (Ct 5,12).

Unique est ma colombe, ma parfaite. Elle est l’unique de sa mère, la préférée de celle qui l’enfanta (Ct 6,9). 

Pas étonnant que la colombe soit devenue le symbole de l’amour nuptial !

 

Dans de nombreuses cultures, les colombes étaient considérées comme des symboles de pureté, de douceur et de paix. Ces attributs s’alignent magnifiquement sur la compréhension chrétienne du rôle de l’Esprit Saint dans nos vies, en purifiant nos cœurs, en nous guidant doucement et en apportant la paix qui dépasse toute compréhension.

La capacité de la colombe à voler vers le ciel en a fait un symbole naturel pour le divin. Dans les mentalités anciennes, les oiseaux étaient des créatures qui pouvaient traverser la frontière entre la terre et le ciel, entre les royaumes de l’humain et du divin. Le Saint-Esprit, en tant que présence de Dieu actif dans notre monde, est parfaitement représenté par cette créature qui franchit les frontières.

Psychologiquement, l’image d’une colombe parle de notre besoin profond de douceur et d’éducation. Le Saint-Esprit, souvent décrit comme le Consolateur ou l’Avocat, trouve une représentation visuelle appropriée dans la colombe, une créature associée aux soins maternels et à la présence apaisante.

 

En hébreu, le mot pour Esprit (ruah) est féminin. Il atteste d’un pôle féminin en Dieu-même, et peut avoir Ruah ; recevez l'Esprit Saint !influencé le choix d’une colombe – souvent associée à des qualités féminines – comme symbole de l’Esprit.

L’imagerie de la colombe relie également le Saint-Esprit au concept de nouvelle création. Tout comme une colombe annonçait le nouveau départ après le déluge du temps de Noé, l’apparition de l’Esprit comme colombe au baptême de Jésus annonce l’inauguration d’une nouvelle ère dans l’histoire du salut.

Le retour de la colombe avec la feuille d’olivier signifie une nouvelle vie et une nouvelle fertilité. Après une inondation catastrophique qui a détruit toute la végétation, cette petite feuille verte était un signe puissant que la terre devenait à nouveau habitable. C’est une belle métaphore du renouveau et de la régénération, qui nous rappelle que même après les expériences les plus dévastatrices, une nouvelle vie peut émerger. La colombe au Jourdain annonce un monde enfin réconcilié en Jésus.

 

Le fait que la colombe ait été envoyée trois fois est également majeur. L’action de YHWH « trois fois saint » demande souvent trois jours pour se déployer, et les chrétiens ont bien compté trois jours entre le Vendredi Saint et la Dimanche de Pâques. La colombe au Jourdain préfigure ainsi la Résurrection du Christ, le début d’une nouvelle ère dans l’histoire du salut.

 

Les colombes nous enseignent la pureté et la simplicité. Jésus lui-même a exhorté ses disciples à être « aussi innocents que les colombes » (Mt 10,16). Cela ne signifie pas être naïf ou ignorer les complexités du monde. Il s’agit plutôt de cultiver un cœur et un but uniques, en se concentrant sur ce qui compte vraiment dans notre vie spirituelle. Dans notre société de consommation, la simplicité de la colombe nous met au défi d’examiner nos attachements et nos priorités. Sommes-nous en train d’encombrer nos vies avec des possessions ou des préoccupations inutiles ? Pouvons-nous, comme la colombe, trouver la joie dans la simplicité?

 

3770025340203_1 baptême dans Communauté spirituelleLes colombes sont connues pour leur instinct de homing (comme les saumons !), leur capacité à retourner dans leurs nids en volant sur de grandes distances. Les poilus de 14-18 s’en servaient comme de fidèles messagers volant au-dessus des lignes de front pour communiquer avec l’arrière…  Cela peut nous en apprendre sur le retour spirituel, sur le retour à Dieu, peu importe jusqu’où nous nous sommes peut-être égarés. Le prophète Osée utilise l’image de colombes revenant de terres lointaines pour décrire le peuple de Dieu revenant à Lui : « Comme un oiseau, tout tremblants, ils viendront de l’Égypte, et comme une colombe, du pays d’Assour ; je les ferai habiter dans leurs maisons, – oracle du Seigneur » (Os 11,11). Dans notre propre vie, nous pouvons parfois nous sentir éloignés de Dieu, mais comme la colombe, nous avons toujours la capacité de revenir.

 

Les colombes nous enseignent encore la douceur. Dans un monde qui valorise souvent l’agressivité et la domination, la colombe nous rappelle la force que l’on retrouve dans la douceur. Comme l’a dit saint François de Sales, « rien n’est aussi fort que la douceur, rien n’est aussi doux que la force réelle ». Cette douceur n’est pas une faiblesse, mais une force puissante pour le bien dans nos relations et dans notre approche du monde.

Enfin, les colombes peuvent nous enseigner la communauté. De nombreuses espèces de colombes s’accouplent pour la vie et sont connues pour leur dévouement envers leurs partenaires et leur progéniture. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à construire des communautés fortes et aimantes, en nous soutenant mutuellement dans nos voyages spirituels. L’exemple de la colombe nous met au défi d’approfondir nos engagements envers nos familles, nos communautés ecclésiales et l’humanité tout entière.

 

2. La colombe eucharistique

colombe eucharistiqueAu musée de Limoges, vous pouvez admirer un étrange oiseau recouvert d’émail champlevé, magnifique et gracieux : une colombe eucharistique. C’est qu’au Moyen-Âge on n’avait pas encore inventé l’adoration eucharistique. On ne conservait quelques hosties consacrées que pour les porter aux malades ou aux absents, selon l’antique tradition que les orthodoxes ont gardée. Alors, pour éviter que les rats ne les grignotent ou que l’humilité ne les moisisse, on gardait quelques hosties consacrées dans une pyxide (petite boîte) en forme de colombe, richement décorée, qu’on élevait au-dessus de l’autel à l’aide de chaînes pour qu’elle y demeure suspendue.

 

Planant ainsi au-dessus de l’autel eucharistique, cette colombe rappelait le rôle de l’Esprit dans la messe : c’est lui l’acteur de la transformation du pain/vin en corps sacramentel du Christ ; c’est lui l’acteur de la transformation de l’assemblée en « corps vrai » (comme on disait au Moyen-Âge) du Christ.


Relisez les deux épiclèses d’une prière eucharistique :

Taille-image-article-SNCC-12-300x231 colombe1ère épiclèse, sur les dons (épiclèse consécratoire) : « Sanctifie ces offrandes, en répandant sur elles ton Esprit; qu´elles deviennent pour nous le corps  et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur ».

2ème épiclèse, sur l’assemblée (épiclèse de communion) : « Humblement, nous te demandons qu´en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l´Esprit Saint en un seul corps ».

Ces deux épiclèses que toutes les prières eucharistiques doivent comporter (l’ancien canon romain y déroge, mais son déficit pneumatologique est bien connu [1]) l’affirment avec force : il arrive rien d’autre au pain et au vin que ce qui arrive à l’assemblée ; et il n’arrive rien d’autre à l’assemblée que ce qui arrive au pain et au vin, à savoir être unis au Christ ressuscité, par lui, avec lui et en lui. C’est l’Esprit commun du Père et du Fils qui opère cet enlacement amoureux des « trois corps du Christ », selon le processus ainsi résumé :

 colombe eucharistique

La colombe planant au-dessus de la tête de Jésus au Jourdain est déjà notre colombe eucharistique de Limoges : l’annonce que le culte véritable est de s’offrir soi-même « en vivante hostie », uni à Jésus qui fait l’offrande de lui-même à son Père : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps. Tu n’as pas agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché ; alors, j’ai dit : Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté, ainsi qu’il est écrit de moi dans le Livre » (He 10,5-7).

Plongeons avec Jésus dans les eaux de notre baptême pour y noyer nos péchés.

Laissons l’Esprit comme une colombe soutenir notre envol vers le Père et faire de nous « une vivante offrande à la louange de sa gloire » (Prière eucharistique n° 4)… 

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[1] La liturgie romaine avait supprimé pendant longtemps les épiclèses, mais les a heureusement réintégrées  dans les diverses versions du canon de la messe à la suite de la réforme entreprise en 1963. En fait, la différence de pratique liturgique à ce sujet entre l’Orient et l’Occident reposait sur une dissension concernant le sacerdoce. Pour la théologie orientale, le prêtre ne s’identifie pas avec le Christ et il ne prononce pas les paroles : « Ceci est mon corps » in persona Christi, comme le suppose l’Église latine. Il parle au nom de la communauté, in persona Ecclesiae. Et pour que ses paroles aient une efficacité, on invoque l’Esprit, seul capable de donner le Christ. C’est par l’Esprit Saint que le Christ lui-même réalise les paroles prononcées par le prêtre et les siennes, l’Eucharistie actuelle et la Cène. L’épiclèse se trouve ainsi, plus encore que le Filioque, au centre d’un des sujets les plus importants pour l’œcuménisme : celui de la place et du sens du sacerdoce dans la communauté chrétienne.

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Petit excursus sur « les trois corps du Christ »

 

La théologie dite ‘des trois corps’ était très populaire au Moyen-Âge.

La réflexion chrétienne des premiers siècles parle de l’unique Corps du Christ, sous trois formes, dans la ligne du Nouveau Testament :

  • le corps historique de Jésus, né de Marie (devenu corps « spirituel », glorifié dans la Résurrection).
  • le corps eucharistique, qualifié de corps mystique, au sens du mystère biblique, c’est-à-dire d’une réalité imprégnée de grâce divine, pour le salut des fidèles. Il n’y avait pas alors d’objectivation de la réalité eucharistique; c’était sa finalisation qui importait, le fait que le pain soit vraiment une nourriture « non pas matériellement ou sous des espèces visibles, mais par une force et une puissance spirituelle » (Florus de Lyon au IXème siècle) qui fait que ce pain devienne en nous le mystère même du salut.
  • le corps du Christ qui est l’Église, qualifié de corpus verum (corps vrai), au sens biblique du mot vérité, c’est-à-dire ce vers quoi on tend, la finalité et la plénitude du mystère. La communion eucharistique n’a d’autre but que de nourrir les saints pour établir entre eux une vraie communion, et qu’ainsi l’Église (= l’assemblée des saints) devienne le verum corpus Christi. 

 

Il a avait donc là trois formes de présence du corps du Christ, indissociables: la réalité visée était d’établir la communion des saints qui constitue l’Église dans sa plénitude de corpus verum, ceci en se fondant sur les paroles et les gestes de la personne historique de Jésus, et grâce à la nourriture eucharistique qui recevait le nom de sacramentum corporis ou encore de corpus mysticum. Le lien entre corps eucharistique et corps ecclésial est alors très fort. Mais le débat en Occident sur les erreurs de Béranger de Tours (1088) va provoquer un véritable chassé-croisé : le vrai corps deviendra l’Eucharistie, et le Corps mystique l’Église. 

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LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE

« Voici mon serviteur, qui a toute ma faveur » (Is 42, 1-4.6-7)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois.
 Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations : tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. »

 

PSAUME

(Ps 28 (29), 1-2, 3ac-4, 3b.9c-10)
R/ Le Seigneur bénit son peuple en lui donnant la paix. (Ps 28, 11b)

 

Rendez au Seigneur, vous, les dieux,
rendez au Seigneur gloire et puissance.
Rendez au Seigneur la gloire de son nom,
adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.

 

La voix du Seigneur domine les eaux,
le Seigneur domine la masse des eaux.
Voix du Seigneur dans sa force,
voix du Seigneur qui éblouit.

 

Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre,
Et tous dans son temple s’écrient : « Gloire ! »
Au déluge le Seigneur a siégé ;
il siège, le Seigneur, il est roi pour toujours !

 

DEUXIÈME LECTURE

« Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint » (Ac 10, 34-38)

 

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. »

 

ÉVANGILE

« Dès que Jésus fut baptisé, il vit l’Esprit de Dieu venir sur lui » (Mt 3, 13-17)
Alléluia. Alléluia. Aujourd’hui, le ciel s’est ouvert, l’Esprit descend sur Jésus, et la voix du Père domine les eaux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ! » Alléluia. (cf. Mt 3, 16-17, Ps 28, 3)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire.
Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »
Patrick Braud

 

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2 janvier 2026

Les mages sur le divan

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 5 h 30 min

Les mages sur le divan

 

Homélie pour la Fête de l’Épiphanie / Année A
04/01/26

Cf. également :

Épiphanie : que peuvent les religions en temps de guerre ?

L’Épiphanie du visage
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
Éloge de la mobilité épiphanique
Épiphanie : qu’allons-nous lui offrir ? 

Épiphanie : l’étoile de Balaam
Signes de reconnaissance épiphaniques
Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?

Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël 

L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode 

La sagesse des nations
Hérode, ou le côté obscur de l’Épiphanie
Épiphanie : étoile, GPS, boussole…

 

1. Nos songes nous convertissent

Après avoir allongé Joseph sur le divan dimanche dernier, essayons de faire parler aujourd’hui l’inconscient des trois mages de l’Épiphanie (Mt 2,1-12).

Les mages sur le divan dans Communauté spirituelleIls ne sont pas rois – contrairement à ce que rajoutera la tradition ultérieure – mais savants (μγος = magos). L’astronomie est leur discipline. Ils sont un peu les Galilée, Kepler et autres Copernic de leur époque. Ils sont donc dans une logique rationnelle, celle du savoir de leur temps à propos des astres et des mouvements célestes. Or par deux fois, ils vont devoir s’ouvrir à un autre savoir que celui de leur science habituelle : à Jérusalem auprès d’Hérode, où ils vont découvrir que la Bible prend le relais de l’astre pour indiquer où naît le roi des juifs, et à Bethléem ou un songe vient les avertir de ne pas retourner chez Hérode. La première ouverture de leur savoir rationnel se fait grâce à l’Écriture, la seconde grâce à leur inconscient. Intéressons-nous à ce songe salutaire.

 

a) Élargir la raison

Leur rêve interrompt leur savoir rationnel ; il introduit une suspension du contrôle, un moment où la connaissance se transforme en écoute intérieure du désir profond qui les anime. Ce rêve devient songe lorsqu’ils y lisent un message divin, de la même manière que l’avènement de l’astre devenait signe à Jérusalem lorsqu’il appelait à lire l’Écriture.

Le contenu manifeste du songe des mages est simple : ne pas rentrer chez Hérode. Ce contenu manifeste cache un contenu latent, que le travail opéré par le rêve habille sous une forme acceptable. Ici, ce contenu latent pourrait s’exprimer ainsi : « Ne reviens pas à l’origine d’un pouvoir destructeur. Renonce à faire de ton savoir une machine à tuer ».

 

Il aurait été logique de suivre la route indiquée par le GPS : la plus courte, la plus légaliste (via Hérode). En écoutant leur songe, les mages introduisent une autre rationalité (sauver la vie de l’enfant), et acceptent que leur route en soit bouleversée.

 

b) Repartir par un autre chemin

1000_F_314724085_MeVhHKJU58d47z286p3iFxtuRmdxfN7r désir dans Communauté spirituelleLe rêve opère un travail de déplacement qui se traduira physiquement par un changement d’itinéraire. Les mages reviendront transformés de leur rencontre de Bethléem. C’est « autre chemin » est la métaphore du trajet que doit emprunter tout savoir humain qui veut rester au service de la vie. Au lieu de revenir vers Hérode qui veut tuer le fils, ils trouvent une voie alternative qui leur évite de mettre leur science au service du meurtre en l’inféodant au pouvoir en place.

 

Leur songe déplace les mages ailleurs, la route du retour change, et les change par là-même. Rencontrer le Messie sur la paille de l’étable nous convertit, au sens premier, c’est-à-dire nous déroute, nous fait changer de voie, nous fait choisir d’autres priorités, d’autres parcours de vie…

 

Le rêve devient un mouvement de détournement symbolique : il interdit de revenir vers le père tyrannique (Hérode), image du Surmoi archaïque et persécuteur, et invite à emprunter une « autre voie », celle de la liberté psychique. Dans la logique freudienne, Hérode incarne la loi cruelle du père, celle du complexe d’Œdipe dans sa forme violente : le père qui cherche à supprimer le fils. Les mages, en choisissant de ne pas retourner vers lui, opèrent symboliquement une rupture avec le Surmoi destructeur. Leur songe représente donc l’émancipation du Moi face à la loi terrifiante du pouvoir paternel.

Ils refusent la complicité avec le meurtre de l’enfant, c’est-à-dire avec la répression du désir de vie, du renouveau. Freud dirait que leur rêve est une manifestation du désir refoulé de préserver le fils, contre la pulsion de mort que représente le père archaïque.

 

c) Passer du savoir à l’éthique

61JgXL3jFPL._SL1500_ EpiphanieInterprété comme tel, le rêve des mages devient le songe qui les libère d’une conception inhumaine de leur science. Ils étaient mus par un désir de savoir : connaître le lieu-source, identifier le roi des Juifs. Mais le rêve vient leur dire : le savoir pur est dangereux s’il ignore le désir et la vie. Il leur interdit de retourner vers le pouvoir destructeur, et les renvoie à un savoir intérieur, plus intuitif.

Freud aurait vu dans ce songe une conversion du désir épistémologique en désir éthique : le rêve ne révèle pas une nouvelle connaissance, mais une transformation du sujet connaissant.
Ils ne cherchent plus quoi savoir, mais comment ne pas trahir la vie.

 

« Regagner son pays par un autre chemin » signifie alors revenir à soi-même (le pays natal comme symbole du Moi), mais transformé par l’expérience du désir et de la révélation.

C’est une renaissance psychique : le Moi retrouve son centre après avoir traversé l’altérité du rêve. Le « pays » devient le symbole de la conscience réintégrée, et le « chemin différent » celui du processus de sublimation, c’est-à-dire de la transmutation du désir en élévation spirituelle.

 

d) Conclusion : le rêve des mages comme archétype de la conversion intérieure

 FreudLe songe des mages est l’archétype de notre conversion intérieure. Le rêve nous renvoie toujours à nos désirs profonds, sous le voile des symboles mis à l’œuvre dans l’histoire du rêve.

Ce rêve des mages condense le mouvement de notre quête de sens :

- recherche extérieure (la science, l’étoile)

- irruption du message intérieur (le rêve)

- transformation du sujet (le retour par un autre chemin).

Les mages découvrent que la vérité ne s’atteint pas en suivant la logique du pouvoir, mais en écoutant la voix de l’inconscient, c’est-à-dire la part désirante, fragile, mais vivante de l’âme humaine.

Les mages devient ainsi la figure notre propre itinéraire spirituel…

 

Élément du récit

Interprétation

Les mages

Figures du Moi rationnel, de la connaissance consciente

Le rêve

Voix de l’inconscient, interruption du contrôle rationnel

Hérode

Représentation du Surmoi archaïque, du père destructeur

L’avertissement

Expression du désir refoulé de préserver la vie, l’enfant

Le « retour par un autre chemin »

Symbole du déplacement et de la sublimation, transformation du Moi

 

 

2. Les trois présents qui nous sauvent

Le geste des mages offrant l’or, l’encens et la myrrhe traduit la transformation de leur désir : le désir de savoir (où et qui) devient un désir de donner, c’est-à-dire d’entrer dans une relation symbolique avec le divin.

On peut lire dans ces trois présents une triple sublimation du désir humain. Voyons comment.

 

a) L’or : de la possession à  l’adoration

L’or représente le désir de posséder (la richesse, la sécurité, le pouvoir, la gloire…).

En offrant l’or, les mages renoncent à ce désir de possession et le subliment en reconnaissance : ils reconnaissent que la vraie royauté n’est pas la domination, mais la donation.

L’or est le symbole de la royauté du Christ : mais dans une lecture de type psychanalytique, il devient ici la conversion du pouvoir en amour, la victoire du Moi éthique sur le Ça possessif.

Magi-gifts magesFreud parlerait ici de désexualisation du désir, ou de transformation libidinale : la libido tournée vers soi est offerte au Tout-Autre.

L’or symbolise la transformation du narcissisme en amour du vrai roi intérieur.

 

b) L’encens : la sublimation du désir

L’encens monte, se consume, se dissout, image du désir spirituel et du désir érotique à la fois. Pour Freud, la fumée et le parfum renvoient à des symboles sexuels refoulés : la volatilisation, la chaleur, la montée sont des images du plaisir transformé.

Offrir l’encens, c’est sublimer la libido en adoration : la pulsion de plaisir devient élévation spirituelle.

De plus, l’encens est offert à Dieu, donc à la dimension divine de l’enfant.

 

Ce geste signifie aussi : reconnaître que le désir n’est pas à détruire, mais à transfigurer, à l’image des grains d’encens qui rougeoient et se vaporisent, passant de l’état solide à gazeux grâce au feu intérieur…

L’encens symbolise le passage du désir charnel au désir de l’infini, ce que Freud appelle la sublimation (Sublimierung) et la mystique chrétienne nommera agapè.

L’encens partant en fumée symbolise la transmutation du désir érotique en désir spirituel.

 

c) La myrrhe : l’acceptation de la limite

La myrrhe sert à embaumer les corps : elle renvoie à la mort, à la finitude, au deuil.

Pour Freud, accepter la mort, c’est affronter la pulsion de mort (Thanatos), la tendance au retour à l’inanimé. Les mages, en offrant la myrrhe à l’enfant, reconnaissent paradoxalement que la vie humaine est vouée à mourir, que toute sublimation porte en elle sa limite. Et cette reconnaissance est elle-même libératrice : accepter la mort, c’est intégrer dans le psychisme la part refoulée de la condition humaine.

Le don de myrrhe devient ainsi l’acte symbolique de l’acceptation du réel.

 

La myrrhe annonce également la Passion de Jésus : elle est la préfiguration du tombeau, mais aussi de la résurrection.

Psychanalytiquement, c’est le moment où le désir accepte sa propre limite, et où l’inconscient s’ouvre à la dimension du pardon et du salut — la guérison du trauma originaire (la perte, la séparation).

La myrrhe symbolise ici la reconnaissance et l’intégration de la pulsion de mort, acceptation que le Christ accomplira en résurrection.

d) Les trois dons comme dynamique du salut

Résumons-nous :

Présent

Sens théologique

Lecture psychanalytique

Mouvement intérieur

Or

Royauté du Christ

Sublimation du narcissisme et du désir de possession

De la maîtrise à la reconnaissance

Encens

Divinité du Christ

Sublimation du désir érotique en désir spirituel

De la pulsion à la prière

Myrrhe

Mort et Passion du Christ

Intégration de la pulsion de mort et du réel de la finitude

De la peur à l’acceptation

 

Ces trois mouvements constituent une économie spirituelle du désir :

• l’or correspond à l’appropriation (désir de posséder),

• l’encens à l’élévation (désir d’unir),

• la myrrhe à la perte (désir de durer malgré la mort).

 

adoration-des-magesLes trois dons des mages condensent la structure même du psychisme humain :

1. L’or : le désir de posséder — sublimé dans l’adoration.

2. L’encens : le désir d’unir — sublimé dans la prière.

3. La myrrhe : le désir de survivre — sublimé dans l’acceptation de la mort.

En termes théologiques, ils reconnaissent le Christ comme roi (or), Dieu (encens) et homme mortel (myrrhe).

En termes psychanalytiques, ils expriment la triple maturation du sujet : de la toute-puissance infantile à l’amour spirituel, jusqu’à la reconnaissance de la limite.

 

La nativité du Christ devient pour nous l’archétype de la transformation du désir.

Les trois présents des mages ne sont pas seulement des symboles religieux : ils sont la carte psychique du salut. Offrir ces trois présents sauve les mages de l’idolâtrie (adoration), de la complicité meurtrière (Hérode), et de la répétition mortifère (l’autre chemin).

L’homme qui apprend à offrir son or (son ego), son encens (son désir), et sa myrrhe (sa peur de la mort), devient libre.

Ce que les mages déposent à la crèche, c’est le triple secret du psychisme humain :

- le désir de puissance

- le désir d’union

- et le désir de durer

transfigurés par la rencontre du divin.

 

L’itinéraire symbolique des mages est bien le nôtre : ouvrir la raison à la foi, changer de voie, passer du savoir à l’éthique et au don, de la puissance à l’adoration (en déposant notre or), sublimer notre désir (comme l’encens), accepter nos limites et notre mort (la myrrhe).

 

Alors, quel astre allez-vous suivre cette semaine pour vous mettre en route ?

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

 

Psaume
(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi.
 (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

 

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

 

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

 

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

 

Deuxième lecture
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

 

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

 

Évangile
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12) Alléluia. Alléluia.
Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

 

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