L'homelie du dimanche

12 janvier 2020

Alors Clarice, les agneaux se sont tus ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Alors Clarice, les agneaux se sont tus ?

Homélie pour le 2° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
12/01/2020

Cf. également :

Lumière des nations
Révéler le mystère de l’autre
Pour une vie inspirée
Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?

Alors Clarice, les agneaux se sont tus ?

Le Silence des agneauxC’est la dernière réplique d’Hannibal Lecter à l’inspectrice du FBI qu’il a aidé dans l’identification du meurtrier en série qu’elle poursuivait. La jeune Clarice Starling (Jodi Foster) est en effet hantée dans ses nuits par les cris quasi-humains des agneaux qu’on égorgeait dans la ferme paternelle. L’effrayant psychopathe mais néanmoins brillant psychiatre Hannibal Lecter (Anthony Hopkins) avait tout de suite décelé de sa cellule qu’il y avait une faille béante dans la vie de cette jeune femme. Il monnaye la confession de Clarice contre des renseignements sur celui qu’elle veut arrêter (sinistrement surnommé Buffalo Bill, car il découpe la peau de ses victimes) avant qu’il ne massacre une autre fille récemment kidnappée. Elle accepte de lui ouvrir ses cauchemars, et il parvient à la guérir en faisant le rapprochement avec le meurtre de son père, shérif du comté, mort en service, sacrifié sur l’autel de la sécurité de la communauté. Quand on sait que les agneaux qu’on égorge hurlent comme des enfants, il y a largement de quoi traumatiser n’importe qui. Et quand ces cris nous hantent la nuit ou nous réveillent le matin, on peut imaginer à quel point ça rend fou et ce qu’on pourrait donner pour avoir un peu de paix. Alors Clarice se raconte. Et, de fait, « le silence des agneaux » revient pour Clarice à la fin, alors qu’Hannibal arrive à s’échapper de manière spectaculaire et sanglante.

Évidemment, Jean le Baptiste n’a pas vu ce film culte (de 1991) ! Il ne peut mettre cette dose d’horreur et de guérison tout à la fois dans l’expression « agneau de Dieu » par laquelle il désigne son cousin au Jourdain (Jn 1, 29-34). Mais, comme tous les juifs pratiquants, il a vu l’abattoir du Temple de Jérusalem fonctionner à plein régime dans des flots de sang lors des fêtes pascales ou du Yom Kippour notamment. Il a peut-être encore à l’oreille les bêlements apeurés de ces petits de quelques mois, trop proches du hurlement humain pour les oublier vite… Mettre fin à ces rituels meurtriers où de jeunes vies sont sacrifiées soi-disant ‘au nom de Dieu’, voilà une tâche messianique que Jean-Baptiste annonce bientôt réalisée en Jésus. « Voici l’agneau de Dieu » : en substituant la personne de Jésus à l’animal rituel, le prophète du Jourdain accomplit l’intériorisation largement commencée par les autres prophètes avant lui. Ce n’est pas quelque chose d’extérieur à soi qu’il convient d’offrir à Dieu, mais soi-même. Rien ne sert d’égorger des agneaux lors de la Pâque juive, des moutons lors de l’Aïd musulmane, comme l’exprime le psaume de ce dimanche : « tu n’as voulu ni sacrifice ni holocauste. Alors j’ai dit : voici, je viens pour faire ta volonté » (Ps 40,7 ; He 10,8). Certes le gigot pascal aux flageolets demeure le plat familial de ralliement pour le dimanche de Pâques, lointain souvenir du sacrifice des agneaux durant la nuit de l’Exode, dont le sang marquait le linteau des portes juives à épargner. D’ailleurs, les juifs continuent encore à mettre dans leur assiette symbolique du Seder Pessah un os d’agneau rôti, en mémoire de la nuit de l’Exode, à côté des herbes amères, de la compote, du pain azyme etc. Et les musulmans continuent d’égorger le mouton en souvenir de l’animal substitué à Isaac (Ismaël selon eux) pour exprimer la soumission d’Abraham à la volonté divine.

La substitution est inverse en christianisme : pas besoin d’égorger des brebis, des agneaux ou des bœufs comme dans les religions animistes, juive ou musulmane, car c’est à l’homme de s’offrir lui-même en présent à Dieu, sans se défausser sur un animal ou une offrande extérieure. L214 appréciera ce refus d’instrumentaliser un animal à des fins religieuses ! Comme l’exprimera Jésus avec des mots si simples : « aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices » (Mc 12, 28-34). En tant qu’agneau de Dieu, Jésus conteste radicalement tous les systèmes religieux (ou politiques) qui mettent à mort d’autres vivants pour obtenir le salut, au lieu d’inviter chacun à faire mourir en lui ses pulsions inhumaines.

C’est le même mouvement d’intériorisation qui guide Jésus lorsqu’il déclare tous les aliments purs (le porc, les volailles ou les reptiles interdites par la cacherout), car c’est du dedans et non du dehors que provient l’impureté des pensées, des paroles, du désir :

« Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. […]
Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans l’homme, en venant du dehors, ne peut pas le rendre impur, parce que cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, pour être éliminé ? » C’est ainsi que Jésus déclarait purs tous les aliments.
Il leur dit encore : « Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur.
Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. » (Mc 7, 15-23)

« Voici l’agneau de Dieu » sonne donc le glas des systèmes sacrificiels où il faudrait tuer un autre un autre – animal ou humain – pour se rapprocher de l’absolu.

Jean-Baptiste ajoute que cet agneau de Dieu « enlève le péché du monde ». Il y a sans doute superposition dans ses paroles de l’agneau pascal avec le bouc émissaire, cet animal à qui l’on imposait les mains pour le charger de tous les péchés commis par Israël, avant de l’envoyer au désert, séparant ainsi symboliquement le peuple des péchés qu’il avait commis, lui permettant de retrouver sa sainteté originelle (Lv 16). Dans sa Passion, le Christ a revêtu l’humiliation et la dérision réservées aux pires criminels et aux séditieux les plus dangereux aux yeux des Romains. Sur le bois de la croix, « il a été fait péché pour nous » (2 Co 5,21), il incarnait le péché aux yeux des passants. C’est comme s’il s’identifiait à tous les pécheurs de tous les temps, comme s’il portait le péché du monde sur ses épaules avec le patibulum de la croix infamante. Il dénonce le mécanisme du bouc émissaire comme proprement infernal.

Il est bien « l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », mis à l’écart comme le bouc émissaire, mais faisant corps avec les pécheurs pour les introduire au cœur de la communion divine. Une sainteté par communion, non par séparation. Unis au Christ, ses amis – quel que soit leur péché – goûterons à l’intimité d’amour qui l’unit à son Père dans l’Esprit. Le bon larron en est témoin. Jean-Baptiste également, dont le texte assure par deux fois qu’il est prêt à témoigner en faveur de Jésus dans le procès qui l’oppose au monde :

« Alors Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’ Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »

C’est donc que nous pouvons nous aussi – nous devons – prendre parti pour les innocents injustement massacrés, témoigner pour ceux qu’on accuse de tous les péchés par peur de les trouver en soi.

Témoigner pour ces chrétiens d’Orient que l’islam opprime (on pense aux chrétiens de Gaza interdits de célébration de Noël à Bethléem, ou aux centaines de milliers de chrétiens persécutés ou exilés d’Irak, d’Iran, du Liban etc. à cause de l’arrogance islamique).

Témoigner pour ces 220 000 enfants non-nés chaque année en France, sous couvert de Droits de l’homme ou de progrès social.

Témoigner devant les puissants en faveur des plus pauvres facilement sacrifiables sur l’autel du progrès néolibéral.

Témoigner pour le respect de toute vie, de toute dignité, des arbres aux animaux jusqu’aux plus fragiles d’entre nous.

Proclamer que Jésus de Nazareth est « l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » nous engage à la suite de Jean-Baptiste à déposer comme témoin des innocents à la barre des procès qu’on leur intente. Quitte à prendre des risques pour cela. Quitte à y laisser la vie. Le martyre éthique de Jean-Baptiste nous avertit : appeler mal ce qui est mal peut nous coûter cher, mais notre vocation prophétique nous pousse à ne pas se taire, à crier comme Jean au désert : « voici l’agneau de Dieu ! » Si nous nous taisons, les pierres crieront à notre place… (Lc 19,40).

Et Jésus ?

À la différence des agneaux de Clarice qui hurlaient dans sa mémoire, il n’ouvre pas la bouche lorsqu’il est injustement condamné et supplicié. Par son silence devant ses bourreaux, il apporte en lui une paix que rien ne peut troubler. Par son amour de ses ennemis, il offre une réconciliation qui fera taire la haine. Par sa non-violence, il désarme la fureur des persécuteurs d’aujourd’hui. Par sa victoire sur la mort, il éteint les cris hantant le passé de ceux qui ont fait le mal.

Isaïe l’avait pressenti :

« Devant Dieu, le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride ; il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire. Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris.
[…] Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. Arrêté, puis jugé, il a été supprimé. Qui donc s’est inquiété de son sort ? Il a été retranché de la terre des vivants, frappé à mort pour les révoltes de son peuple. On a placé sa tombe avec les méchants, son tombeau avec les riches ; et pourtant il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. […]
C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part, avec les puissants il partagera le butin, car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. » (Is 53, 2-12)

Cet agneau de Dieu peut exorciser les frayeurs terrifiantes qui peuplent nos regrets, nos remords, nos péchés les plus impardonnables.

Alors, cher(e) lecteur(rice), les agneaux de tes cauchemars se sont tus ?…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 3.5-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur m’a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Maintenant le Seigneur parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. Et il dit : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »

 

PSAUME

(Ps 39 (40), 2abc.4ab, 7-8a, 8b-9, 10cd.11cd)
R/ Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. (cf. Ps 39, 8a.9a)

D’un grand espoir j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.

Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice,
tu as ouvert mes oreilles ;
tu ne demandais ni holocauste ni victime,
alors j’ai dit : « Voici, je viens. »

Dans le livre, est écrit pour moi
ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j’aime :
ta loi me tient aux entrailles.

Vois, je ne retiens pas mes lèvres,
Seigneur, tu le sais.
J’ai dit ton amour et ta vérité
à la grande assemblée.

DEUXIÈME LECTURE

« À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ » (1 Co 1, 1-3)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Paul, appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus, et Sosthène notre frère, à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus et sont appelés à être saints avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre.
À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

 

ÉVANGILE

« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29-34)
Alléluia. Alléluia.« Le Verbe s’est fait chair, il a établi parmi nous sa demeure. À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » Alléluia. (cf. Jn 1, 14a.12a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, voyant Jésus venir vers lui, Jean le Baptiste déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. » Alors Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’ Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »
Patrick Braud

 

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5 janvier 2020

La voix de la résilience

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La voix de la résilience 

Homélie pour le Baptême du Seigneur / Année A
12/01/2020

Cf. également :
Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs

Je sais par elle que je suis vivant

« Une léproserie… Au sens le plus navrant, le plus odieux du terme… Des hommes qui ne font rien, auxquels on ne fait rien et qui tournent en rond dans leur cour, dans leur cage… Des hommes seuls. Pis : abandonnés. Pour qui tout est déjà silence et nuit.
L’un d’eux pourtant – un seul – a gardé les yeux clairs. Il sait sourire et, lorsqu’on lui offre quelque chose, dire merci. L’un d’eux – un seul – est demeuré un homme.
La religieuse voulut connaître la cause de ce miracle. Ce qui le retenait à la vie… Elle le surveilla. Et elle vit que chaque jour, par-dessus le mur si haut, si dur, un visage apparaissait. Un petit bout de visage de femme, gros comme le poing, et qui souriait. L’homme était là, attendant de recevoir ce sourire, le pain de sa force et de son espoir… Il souriait à son tour et le visage disparaissait. Alors, il recommençait son attente jusqu’au lendemain.
Lorsque le missionnaire les surprit : « C’est ma femme », dit-il simplement. Et après un silence : « Avant que je vienne ici, elle m’a soigné en cachette. Avec tout ce qu’elle a pu trouver. Un féticheur lui avait fourni une pommade. Elle m’en enduisait chaque jour la figure… sauf un petit coin. Juste assez pour y poser ses lèvres… Mais ce fut en vain. Alors on m’a ramassé. Mais elle m’a suivi. Et lorsque chaque jour je la vois, je sais par elle que je suis vivant… » [1].

Il suffit d’un visage aimant pour que cet homme ne se laisse pas submerger par la mise à l’écart sociale et affective qu’entraînait la lèpre autrefois en Afrique. Plongé dans l’enfer de cette maladie effrayante qui engloutissait le présent et l’avenir des lépreux, il trouvait – lui seul – la force de résister grâce à cette visite quotidienne le maintenant dans le monde des vivants.


La voix de la résilience

C’est sans doute une expérience de ce type que Jésus a faite, immergé dans les eaux du Jourdain par Jean le Baptiste. En prenant place dans la file des pécheurs sur les rives du fleuve, en attendant l’ablution rituelle, Jésus s’identifie à eux, alors qu’il n’a jamais commis le péché. Lui, le Saint de Dieu, fait corps avec les pécheurs pour leur communiquer sa sainteté, comme par osmose. En étant immergé sous l’eau, il figure symboliquement sa Passion où il sera submergé par la haine et la violence qui se déchaîneront contre lui. Où  trouvera-t-il la force de résister à ce déferlement du mal ? D’où lui viendra sa résilience ? Ce terme récent s’applique si bien au condamné qui traversera l’injustice d’un procès bâclé, la souffrance du fouet et des clous, la dérision de la foule avide de déchéance, l’abandon de ses amis – voire de Dieu lui-même – sans pourtant se laisser détruire par ce tsunami pestilentiel.

Résilience est un mot inventé par le psychiatre britannique John Bowlby dans les années 50, et popularisé en France dans les années 90 par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik pour décrire la capacité de résistance qu’a un être humain de refuser d’être broyé par le malheur, la détresse, la douleur. Est résilient celui qui développe en lui une force intérieure pour traverser l’épreuve – quelle que soit sa nature – sans en être détruit, parfois même en en sortant plus fort qu’avant.


Résister à la submersion

Les Pères de l’Église disait qu’au Jourdain Jésus a été plongé dans « l’océan pestilentiel du péché » pour ensuite remonter de ces abîmes en tenant par la main les pécheurs qui s’y trouvent. Il est « descendu aux enfers » nous dit le Credo, pour en ouvrir la porte et laisser s’échapper ceux qui en étaient prisonniers. Cette plongée aux enfers est si effrayante qu’il en a sué du sang et de l’eau à Gethsémani.

Comment a-t-il fait pour résister à tout cela alors que tout espoir semblait perdu ? Pour espérer alors que tous l’avaient abandonné ? Pour aimer et pardonner jusqu’au bout alors qu’on le rayait du monde des vivants avec mépris et dérision ? La réponse est sans doute dans cet épisode du baptême au Jourdain. Il y fait l’expérience éblouissante d’être aimé d’une manière unique et inconditionnelle : « Tu es mon fils bien-aimé. En toi j’ai mis tout mon amour ». Cette voix intérieure entendue une fois lui suffira pour aller au bout de sa mission, quoi qu’il arrive.

« Il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui » : tel le visage de la femme aimée et aimante qui maintenait le lépreux vivant, l’Esprit-colombe lui signifie une relation de communion à son Père que rien, pas même les accusations des hommes, leurs calomnies, leur injustice, leur violence, ne pourra détruire. La résilience de Jésus vient de là, de sa communion unique à quelqu’un d’Autre. Son centre de gravité est en Dieu, que rien ne peut déstabiliser. Son assurance (parresia  en grec) pour interpeller les religieux et les puissants vient de là : ‘je sais d’où je parle. Peu m’importe vos menaces politiques ou judiciaires, je parle au Nom d’un Autre’.

Le baptême au Jourdain joue pour Jésus un rôle équivalent à la Transfiguration pour Pierre, Jacques et Jean : grâce à ce moment de fulgurance étincelante, ils redescendront du Mont Thabor avec la clé de déchiffrement de la Passion : cet homme aujourd’hui transfiguré, demain défiguré, est la manifestation visible de l’infini invisible, le Fils du Père. L’Esprit de Pentecôte – langues de feu cette fois-ci – leur fera souvenir de ce moment de grâce où le vrai visage du Christ leur est apparu. Ils comprendront alors que l’affreuse Passion n’a pas pu enlever de cet homme la gloire qui l’habitait, que son  identification sur la croix aux pécheurs n’a pas atteint sa beauté, que les crachats, les insultes et le tombeau n’ont pu altérer son identité de Fils bien-aimé.


Que la force soit avec vous ! 

Et vous ? Quelle sera la source de votre résilience ? Quelle colombe plane sur vos projets, vos engagements, vos prises de risque ? Sur quelle voix intérieure allez-vous vous appuyer lorsque tout va mal ? Se lancer dans l’aventure de la vie commune sans avoir connu de tels éblouissements à deux est dangereux. S’affronter aux puissants sans cette petite voix intérieure est suicidaire. Annoncer l’Évangile sans la colombe de l’Esprit perchée sur son épaule n’est que vanité.

resilienceVotre baptême au Jourdain prendra peut-être pour vous l’apparence d’une retraite dans le silence d’un monastère, ou bien d’un bouleversement total devant la splendeur du monde, d’une lecture biblique illuminant soudain un horizon de vie, d’une communion amicale ou amoureuse où perce une communion bien plus grande encore etc.

La plupart du temps, la voix ou la colombe demeure notre secret, invisible aux yeux des autres. Dans l’Évangile de Luc 3, 21-22, Jésus seul entend cette voix et perçoit « comme une colombe ». Mais il est intéressant de noter que Matthieu 3, 13-17 en ce dimanche nous livre une autre version que Luc : pour lui, tous sont témoins de la manifestation divine (théophanie) au Jourdain : « voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »  Et Jean 1,33 précise que le Baptiste peut l’attester : « Jean porta son témoignage en disant: ‘J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui’. » 

C’est donc que parfois, les autres qui ont vu et entendu peuvent nous rappeler ce qu’ils ont perçu de nous-mêmes, qui leur garantit notre identité et notre qualité. Notre réassurance dans la difficulté peut venir de ces témoins qui sauront nous remettre en mémoire la source de nos combats au moment où nous défaillons. Il est même stratégique pour nous de pouvoir compter sur de tels alliés : lorsque l’adversité s’acharne, lorsque nos adversaires semblent gagner, ces alliés trouveront les mots pour nous redire de la part d’un Autre : « tu es son fils bien-aimé, en toi repose tout son amour ». Autrement dit, ce sont parfois les autres qui détiennent des clés de notre résilience, pour peu qu’ils nous les redonnent lorsque c’est nécessaire. Un peu comme des coaches sportifs savent rappeler à leur champion ce qu’il porte en lui, ce qu’il a déjà été capable de réaliser, au moment où il doute de lui-même.

Symétriquement, nous pouvons être cette voix et cette colombe pour des compagnons de route dont nous avons perçu la grandeur et la dignité, même à leur insu. Il nous appartient de témoigner en leur faveur devant les hommes, et de leur rappeler à eux-mêmes ce que nous avons perçu d’eux dans ces moments de grâce ou l’autre nous est révélé tel qu’il est.

La voix et la colombe sont les pitons d’escalade solidement fichée dans la roche qui permettent à l’alpiniste d’assurer sa course sans avoir peur de la chute. Faites l’inventaire de ces points d’appui indéfectibles qui sont les vôtres, des paroles et des visages qui vous ont révélé votre véritable identité et confirmé dans votre droit à l’existence : « tu es mon fils bien-aimé… »

Par ces paroles et ces visages, nous savons que nous sommes vivants. Et nous émergeons du Jourdain avec la promesse d’émerger à nouveau de toute submersion, quelle qu’elle soit. Que cette espérance nourrisse notre courage et notre résilience au mal !

 


[1]. Raoul Follereau, La seule vérité c’est d’aimer, Édition Flammarion, 1996.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Voici mon serviteur, qui a toute ma faveur » (Is 42, 1-4.6-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois.
 Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations : tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. »

PSAUME

(Ps 28 (29), 1-2, 3ac-4, 3b.9c-10)
R/ Le Seigneur bénit son peuple en lui donnant la paix. (Ps 28, 11b)

Rendez au Seigneur, vous, les dieux,
rendez au Seigneur gloire et puissance.
Rendez au Seigneur la gloire de son nom,
adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.

La voix du Seigneur domine les eaux,
le Seigneur domine la masse des eaux.
Voix du Seigneur dans sa force,
voix du Seigneur qui éblouit.

Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre,
Et tous dans son temple s’écrient : « Gloire ! »
Au déluge le Seigneur a siégé ;
il siège, le Seigneur, il est roi pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE

« Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint » (Ac 10, 34-38)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. »

ÉVANGILE

« Dès que Jésus fut baptisé, il vit l’Esprit de Dieu venir sur lui » (Mt 3, 13-17)
Alléluia. Alléluia.Aujourd’hui, le ciel s’est ouvert, l’Esprit descend sur Jésus, et la voix du Père domine les eaux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ! » Alléluia. (cf. Mt 3, 16-17, Ps 28, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire.
Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »
Patrick Braud

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29 décembre 2019

L’épiphanie du visage

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’épiphanie du visage

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année A
05/01/2020

Cf. également :

Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Rousseur et cécité : la divine embauche !
Épiphanie : l’économie du don

Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

En Chine, le visage sert à tout. Reconnu par une caméra intelligente, il vous permet de payer au supermarché sans sortir votre carte bleue ni même faire la queue. Il vous donne  accès au métro, à l’entrée de votre immeuble, et à l’argent de votre compte en banque… Grâce à la reconnaissance faciale, le visage devient une signature unique, infalsifiable, qui simplifie les démarches de la vie courante.

Le revers de la médaille de cette prouesse technologique est l’avènement d’une société de contrôle, où la surveillance généralisée des visages permet de sanctionner, d’observer, de punir, de noter les citoyens. Chacun dispose ainsi d’une sorte de « permis à points » social en fonction de ses amendes, condamnations, incivilités ou au contraire des actes approuvés par le régime. Malheur à ceux dont le nombre baisse trop ! Les caméras les dénicheront où qu’ils soient et les écarteront du train, du métro, du spectacle auquel ils n’ont plus droit. On estime à près de 400 millions le nombre de caméras intelligentes dans le pays (une pour 3,5 habitants). Il passera probablement à 600 millions en 2025.

On pense bien sûr à George Orwell : son roman « 1984 » anticipait ce type de société de contrôle où la surveillance panoptique (= ayant vue sur tout) supprime l’anonymat et la vie privée. Et cela fait froid dans le dos…

Ces calculs sur les visages pour les traduire en une série de 0 ou 1 reconnaissable par l’intelligence artificielle font aussi penser à d’autres calculs étranges sur le visage humain, ceux des soi-disant docteurs nazis prétendant caractériser la race juive par son visage caricaturé à l’extrême. De grandes expositions à Paris et ailleurs consacraient cette approche anthropométrique du visage dans les années de l’occupation allemande. Sous couvert de scientificité, la mainmise sur le visage humain servait l’idéologie nazie : dénier aux juifs leur humanité et en faire des sous-hommes (Untermenschen). Cela fait froid dans le dos…

Après-guerre, bizarrement, cette manipulation des visages connut d’autres heures de gloire avec la pseudo-science de la morphopsychologie, inventée par un psychiatre français Louis Corman (1901–1995), heureusement largement inconnu. Il voulait classer scientifiquement les visages et en déduire les caractéristiques des personnalités de chacun d’après les traits de son faciès. Ce qui n’est pas sans rappeler d’ailleurs une autre pseudo-science, chinoise à nouveau, qui régnait autrefois à la cour de Pékin. Le Mian Xiang était l’art impérial de la lecture du visage, populaire en Chine depuis l’Antiquité. Cette technique d’inspiration taoïste, vieille de plusieurs millénaires, permettrait de décrypter le caractère d’une personne mais aussi de ‘prédire’ ses actes à partir d’une analyse minutieuse des traits de son visage (la distance entre ses yeux, leur courbure, la forme du nez, des oreilles et des rides…). Elle était employée dans la Chine traditionnelle pour sélectionner les candidats aux postes de fonctionnaire, mais aussi – déjà! pour repérer les personnes malveillantes dans une foule dinvités.

À l’opposé de ces pensées calculantes et techniciennes, le philosophe juif Emmanuel Levinas a réfléchi sur ce qu’il appelle l’épiphanie du visage. Lorsque nos regards se croisent, le visage de l’autre est un appel à la responsabilité éthique envers lui, pour en prendre soin et le servir. Il y a dans le visage d’autrui la manifestation d’une transcendance, de quelque chose qui nous échappe et nous commande à la fois, qui n’est pas mesurable, qui n’est pas objet de manipulation ni de calcul. L’exposition du visage à autrui – peau nue offerte à la rencontre – est bouleversante pour qui prend le temps d’y déceler l’infini qui s’y manifeste. C’est bien une épiphanie (au sens grec du terme) c’est-à-dire une manifestation (paraître au-dessus) de l’infini (la personne humaine) dans le fini (son visage). Emmanuel Lévinas appelle épiphanie l’expression du visage en tant qu’elle résiste à la prise et se refuse à la possession. Le visage s’impose par-delà les formes qui le délimitent. Il me parle et m’invite à une relation sans aucune mesure avec tout pouvoir. Cette dimension infinie, transcendante, purement éthique, est expression et discours. Sans recourir à la force, elle résiste infiniment à toute appropriation ou négation, y compris au meurtre : c’est une résistance désarmée et désarmante.

« Le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà.
Le  visage  se  refuse  à  la  possession,  à  mes  pouvoirs.  Dans  son épiphanie, dans l’expression, le sensible, encore saisissable se mue en  résistance  totale  à  la  prise.  (…)  L’expression  que  le  visage introduit dans le monde ne défie pas la faiblesse de mes pouvoirs, mais mon pouvoir de pouvoir.
L’infini paralyse le pouvoir par sa résistance infinie au meurtre, qui, dure et insurmontable, luit dans le visage d’autrui, dans la nudité totale de ses yeux, sans défense, dans la nudité de l’ouverture absolue du Transcendant. Il y a là une relation non pas avec une résistance très grande, mais avec quelque chose d’absolument Autre : la résistance de ce qui n’a pas de résistance – la résistance éthique.
L’épiphanie du Visage suscite cette possibilité de mesurer l’infini de la tentation du meurtre, non pas seulement comme une tentation de destruction totale, mais comme impossibilité – purement éthique – de cette tentation et tentative.
Le visage me parle et par là m’invite à une relation sans commune mesure avec un pouvoir qui s’exerce, fût-il jouissance ou connaissance.
Emmanuel Levinas, Totalité et infini, 1961.

Les Grecs pensaient autrefois qu’il fallait se masquer le visage pour jouer son rôle. Le masque de théâtre avait pour fonction de laisser porter la voix tout en cachant le visage. La personne (prosopon en grec, persona en latin) était alors en avant du masque (pro-sopon) le son qui perçait de derrière (per-sona). Avec Levinas, la personne humaine est au contraire celle que le visage révèle au lieu de la dissimuler, dans son irréductible altérité. C’est un autre qui se tient face à moi, et son altérité me renvoie au Tout-Autre dont il est une épiphanie. C’est pourquoi le visage d’autrui résonne comme une injonction éthique absolue : ‘tu ne tueras pas’.

Ce large détour par différentes conceptions du visage peut nous aider à redécouvrir le sens de la fête d’aujourd’hui.
Qu’est-ce en effet que l’Épiphanie sinon la manifestation de l’infini divin dans le fini de l’enfant de Bethléem ? En lui le Tout-Autre se révèle, l’indicible se laisse approcher, le très Grand est tout petit, l’invisible se donne à contempler. Les mages ne s’y sont pas trompés. Avec leur science astrologique, ils auraient pu se contenter de la description de leurs calculs. Ils avaient en quelque sorte inventé la reconnaissance faciale du Messie, à lire dans les astres mieux que les Chinois dans leurs caméras vidéo… Mais ils n’ont pas voulu en rester là. Cette connaissance théorique les laissait sur leur faim. Ils voulaient voir l’enfant. Ils désiraient éprouver son regard, scruter son visage, être physiquement en sa présence, se prosterner devant un être de chair et non une forme dans le ciel. Un Dieu sans visage pourrait-il vraiment entrer en relation, en communion avec l’homme ? Dès sa naissance, Jésus est l’épiphanie du Père : tout en lui nous parle de plus grand que lui ; ses actes nous montrent comment Dieu agit ; ses paroles lui sont inspirées par l’Esprit ; son visage bouleversera même ses ennemis dans le pardon offert.

Fêter l’Épiphanie, c’est donc répondre à l’injonction éthique qui me vient du visage d’autrui (pour reprendre Levinas) : ‘sois responsable de ton frère en humanité, ne te dérobe pas devant son regard. Contemple-le face-à-face et tu frémiras de pressentir une dignité infinie, ton cœur se dilatera de frôler ce qui dépasse l’entendement humain. Dans la rencontre de Bethléem, les mages font l’expérience de ce bouleversement intérieur. Les cadeaux qu’ils offrent sont les signes de leur responsabilité envers l’enfant : de l’or pour qu’il soit reconnu comme roi, de l’encens pour discerner en lui le Grand Prêtre venu de Dieu, de la myrrhe pour que son embaumement après la croix révèle au monde sa victoire sur la mort.

Totalité et infiniAllez rendre visite à un service de pédiatrie : vous ne pourrez pas échapper aux regards de ces enfants malades dont certains semblent vous avertir du danger extrême qui les menace et vous supplie en vous tendant leurs visages. Même le pire bourreau ne pourra rester insensible à cette détresse d’autrui qui est un appel à prendre soin de lui. On raconte que les commandos nazis chargés des basses besognes d’extermination en étaient réduits à se saouler continûment pour se confronter à des statistiques de travail et non à des visages humains implorant leur pitié ou flambant de colère et de haine.

À Bethléem, c’est presque l’effet symétrique. La profondeur du mystère qui émane du visage du nouveau-né oblige les mages à prendre soin d’eux-mêmes. Grâce à un songe commun, ils repartent « par un autre chemin » pour éviter la violence du fourbe Hérode qui aurait voulu les éliminer pour les faire taire. D’ailleurs Hérode fera tuer les premiers-nés à distance, sur un ordre politique, sans se salir lui-même les mains. 

Nous ne pouvons plus comme les mages aller nous prosterner au loin devant le Roi des juifs. Mais nous pouvons en-visager (c’est-à-dire donner un visage) à ceux que nous croisons sans les voir. Les voisins de palier, de quartier, de bureau. Les SDF dans la rue qui nous gênent et dont nous détournons le regard. Les gens trop gros, trop maigres, trop grands, trop petits, trop handicapés, trop différents de peau, psychologiquement trop dérangés… Et d’abord les tous proches : conjoint, enfants, famille, dont on croit connaître la personnalité et dont nous ne voulons plus nous étonner.

Dieu le Tout-Autre se révèle sur le visage d’autrui. Face-à-face, quelque chose de plus grand que tout se dévoile. Si je renonce à mettre la main sur lui (par la technique, le calcul, l’aveuglement idéologique, l’intérêt etc.), l’appel à prendre soin qui émane de son visage changera mon chemin et mes décisions.

Telle est l’épiphanie du visage humain, qui s’enracine dans l’Épiphanie du Christ à Bethléem : ne pas passer à côté de l’autre sans contempler sur son visage l’infini qui nous fait vivre tous les deux et nous convoque à devenir responsables l’un de l’autre…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

PSAUME

(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi. (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

DEUXIÈME LECTURE
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

ÉVANGILE
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12)
Alléluia. Alléluia.Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda,tu n’es certes pas le dernierparmi les chefs-lieux de Juda,car de toi sortira un chef,qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
 Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick Braud

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Non-voeux, ou voeux ignaciens

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Non-VŒUX, ou VŒUX IGNACIENS


I wish you love…

C’est le titre d’un célèbre standard du jazz, et cela convient bien pour commencer 2019.
Je vous souhaite l’amour avant toute chose, en famille, entre amis, au travail même (car il peut y avoir une certaine forme d’amour au travail !).

Je ne vous souhaite pas bonne année, car qui peut savoir ce qu’est une année bonne ? Bien longtemps après, tel événement qui paraissait être une catastrophe peut se révéler être une renaissance ; tel succès apparent devient en réalité un piège ; telle réussite est tellement superficielle qu’elle disparaît bien vite dans les oubliettes de l’histoire.
Je ne vous souhaite pas non plus une mauvaise année, car il n’y a pas besoin d’aller au-devant des ennuis pour progresser…


Je ne vous souhaite pas la santé, car il y a plein de gens en bonne santé qui crèvent de manque d’amour, alors qu’il y a beaucoup de gens malades qui mesurent l’amour de leurs proches et de Dieu dans leur faiblesse même.
Je ne vous souhaite pas la maladie non plus, car elle n’apporte pas automatiquement la compassion et la solidarité.

 

* Je ne vous souhaite pas la richesse, car elle éloigne souvent de la fraternité avec les plus démunis, et elle devient vite un petit dieu à part entière.
Je ne vous souhaite pas non plus des difficultés d’argent, car elles peuvent facilement ruiner un couple, une famille, et nous rabaisser au rang d’animaux cherchant juste à survivre.

 

* Finalement, ces « non-vœux » ont une couleur très ignacienne.

La « sainte indifférence » ignacienne prescrit en effet de ne pas rechercher telle chose plutôt que telle autre (ce qui revient en fait à instrumentaliser Dieu au lieu de l’aimer), mais d’accueillir ce qui arrive pour y discerner ce qui conduit à notre épanouissement ultime.


Ignace de Loyola écrivait (en 1548) :

« Nous devons nous comporter sans faire de différence entre toutes les choses créées, en sorte que, pour ce qui est de nous, nous ne cherchions pas la santé plus que la maladie, ni ne préférions la richesse à la pauvreté, l’honneur au mépris, une vie longue à une vie brève. Mais, de toutes ces choses, il convient de choisir et de désirer celles-là seulement qui conduisent à la fin (= au but ultime). »

Comme la « fin » de toute chose, c’est l’amour, I wish you love…

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