L'homelie du dimanche

25 septembre 2017

Justice punitive vs justice restaurative

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Justice punitive vs justice restaurative


Homélie du 26° Dimanche ordinaire / Année A
01/10/2017

Cf. également :

Changer de regard sur ceux qui disent non

Les collabos et les putains

Réconciliation verticale pour réconciliation horizontale


« Pendez-les haut et court ! »

pendez_les.jpgCe n’est pas seulement le titre d’un excellent western de Clint Eastwood en 1968, c’est également le cri de la vindicte populaire à travers les âges. Que ce soient pour crucifier les esclaves romains sur le bord de la route après la révolte de Spartacus, ou la foule criant à mort sur Jésus couronné d’épines, jusqu’au rétablissement de la peine de mort souhaitée par un Français sur deux, la soif de punition et de vengeance n’en finit pas de hanter nos tribunaux, nos prisons, nos traités de paix. Mais Ézéchiel prend courageusement partie dans notre première lecture (Ez 18,25-28). Il dénonce cette avidité du peuple à voir couler le sang des criminels, à punir les méchants. Les foules reprochent à Dieu de ne pas être assez sévère envers les méchants. Elle voudrait un pouvoir fort, extirpant le mal à grand renfort de châtiments exemplaires. Exactement le vœu que réalise la charia (hélas !) en coupant les mains des voleurs et en lapidant les adultères. Ézéchiel est obligé de hausser le ton :

« Vous dites : ‘La conduite du Seigneur n’est pas la bonne’. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas. »

Eh oui ! Le « bon Dieu » se caractérise justement par sa bonté envers ceux qui ne la méritent pas. Il fait pleuvoir sur les bons comme sur les méchants. Il laisse pousser ensemble le bon grain et l’ivraie, sachant bien que tous ceux qui ont voulu éradiquer l’ivraie ont pratiqué en fait la politique de la terre brûlée. Jésus ira encore plus loin dans l’évangile de ce dimanche (Mt 21, 28-32). Non seulement il ne punira pas les collabos et les prostituées de son époque, mais il constatera que ce sont eux les premiers à croire : « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu ». Et de fait, le premier à entrer dans le royaume des cieux sera un criminel crucifié à sa droite.

Deux conceptions de la justice s’affrontent ainsi, encore aujourd’hui : la justice punitive, et la justice restaurative.

 

La justice punitive : sanctionner l’acte

Surveiller et punirDepuis l’ouvrage de référence de Michel Foucault : « Surveiller et punir » (1975), nous savons que notre système judiciaire, pénal, carcéral est tout entier bâti sur la conviction que la société doit châtier ceux qui ont commis des délits ou crimes. Avec un certain sadisme social, nous pensons plus ou moins que plus l’infraction est grave, plus lourde doit être la sanction. Cela nous paraît logique.

Sauf que la victime n’est pas prise en compte dans cette logique punitive (qui autrefois était assez expéditive !). Celui qu’on a volé se portera-t-il mieux de savoir qu’on fait souffrir son voleur ? La société sera-t-elle apaisée lorsque ce voleur sortira, aigri, marginalisé, avec en poche un carnet d’adresses glanées en prison pour récidiver ?

Le seul correctif à cette logique punitive se trouve dans le droit civil, où des compensations et indemnités financières sont prévues pour dédommager les victimes. Lorsqu’elles sont justes, c’est-à-dire proportionnées, ces indemnités permettent au moins d’aider les victimes à ne pas subir les conséquences matérielles du vol, du délit. Mais l’argent ne peut pas faire revenir l’enfant assassiné, ni un souvenir familial volé, ni guérir un traumatisme psychologique.

Les limites de la justice punitive sont donc nombreuses : oubli de la victime, enfermement du délinquant dans ce qu’il a fait, source de récidive, mise en danger du contrat social en alimentant la haine et la vengeance…

Dieu, par la bouche d’Ézéchiel, n’hésite pas à qualifier cette logique sociale de mauvaise : « n’est-ce pas votre conduite qui n’est pas bonne, lorsque vous exigez la mort du méchant ? » La manière de Dieu, c’est de délivrer le méchant de sa méchanceté, de lui ouvrir les yeux, de lui permettre de se détourner de ses crimes.

C’est cette piste d’une justice qu’on appellera plus tard restaurative (ou réparatrice) que des pays (notamment nordiques) explorent depuis un petit siècle (enfin !).

 

La justice restaurative : résoudre le conflit

Le système judiciaire peut être réformé, en lui donnant pour objectif, non plus de surveiller et punir, mais de réintégrer, de réparer, de restaurer la relation criminel / victime, de pacifier la société [1].

Comment ?

- En faisant se rencontrer les condamnés et les victimes concernées, ou d’autres victimes impliquées dans des affaires similaires, afin de provoquer prise de conscience et changement de regard l’un sur l’autre.

- En créant des cercles de soutien et d’accompagnement pour les détenus en fin de peine, afin de les préparer à leur réintégration sociale et de les y accompagner.

- En instaurant une médiation entre délinquants et victimes, avant la sanction, qui permet d’échanger sur les faits commis et leurs répercussions.

- En mettant en place des « cercles restauratifs » avec la famille, ou avec des représentants de la société, pour offrir un espace de parole même lorsque la démarche judiciaire n’est plus possible (prescription…).

La justice réparatrice œuvre pour un changement de perspective, à savoir focaliser la résolution du conflit sur les dommages faisant suite au crime. En partant du principe que le crime est une offense à une personne (la victime) et au tissu social de la communauté et non à la loi pénale, il est possible d’induire d’autres types de sanctions. Quatre dimensions sont atteintes par ces dommages et doivent donc être réparées : la victime, le délinquant, les relations entre la victime et le délinquant, et enfin, la communauté.

2 avantages justice restaurative hacking social

En réalité, ces deux conceptions de la justice sont complémentaires. Car il existe des situations où la restauration est impossible (quand l’agresseur ne veut pas ou ne peut pas changer, ou fait semblant ; lorsque la victime n’est pas une personne mais une banque, une assurance, la société etc.). On devrait pouvoir alors, en écoutant Ézéchiel et Jésus, imaginer une justice où tout est fait pour pratiquer d’abord la restauration de la relation, la réparation des dommages matériels et humains, le rétablissement de la confiance mutuelle, la réintégration de ceux qui ont fait le mal. Et puis, seulement lorsque cela s’avère impossible, constater l’échec de cette approche et alors empêcher de nuire en enfermant et neutralisant, sans désespérer des évolutions futures du criminel.

Selon un professeur de criminologie, John Braithwaite, la justice réparatrice doit être comprise dans un cadre qui imposerait d’abord d’opter pour le processus réparateur et qui, en cas d’échec, passerait au processus d’intimidation (par exemple les peines avec sursis) et dans les cas extrêmes, ferait appel au processus de neutralisation (donc, la peine privative de liberté). Braithwaite utilise l’image de la pyramide pour expliciter ce mode crescendo dans la recherche de solution au crime. La base large de la pyramide, représentant la justice réparatrice, est idéalement la solution la plus appliquée. La pointe en revanche, illustrant la neutralisation, se doit d’être appliquée avec parcimonie et après échec de toutes les autres solutions.

 

La justice salvifique

Un homme ailé portant une tunique blanche tient une balance avec un homme miniature dans chaque plateau. Il est entouré de quatre anges portant des tuniques rouges avec des trompettes.Lorsque le Dieu – lui – rend justice, c’est pour racheter l’homme pécheur.

La justice humaine condamne. La justice divine sauve. « Tu es le Dieu qui me sauve » chante le psaume 24 (25) de ce dimanche, comme tant d’autres. Bien sûr, il y a toujours la terrible possibilité – proprement infernale – pour la liberté humaine de refuser ce salut. La condamnation qui s’exerce alors (cf. les pages bibliques terribles sur le jugement dernier avec son lot de damnés) est bien plutôt celle qui vient de l’homme refusant d’être sauvé que de Dieu lui refusant son salut (impossible ! Dieu se renierait lui-même…).

La justice de Dieu est fondamentalement salvifique. Il ne dépend que de nous (hélas !) qu’elle devienne punitive (au sens d’une auto-punition que nous nous infligerions nous-mêmes).

 

Punitive, restaurative, salvifique : et vous, quelle forme de justice pratiquez-vous dans les relations qui sont les vôtres ?

 


[1] . Jusque-là balbutiante, la justice restaurative semble, à l’orée de 2017, en voie de généralisation en France : vingt-cinq services pénitentiaires d’insertion et de probation, soit un quart d’entre eux, seraient engagés dans des programmes de justice restaurative, bien que la majorité n’en soit encore qu’à la phase préparatoire. De son côté, l’Institut français pour la justice restaurative (IFJR), association créée en 2013, affirme avoir formé plus de 580 professionnels de la justice et de l’aide aux victimes un peu partout en France depuis 2014, passant de trois sessions de formation à vingt-six en 2016. Trente-trois programmes de justice restaurative seraient en route sur vingt-deux cours d’appel, essentiellement des rencontres condamnés-victimes.

 

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Si le méchant se détourne de sa méchanceté, il sauvera sa vie » (Ez 18, 25-28)
Lecture du livre du prophète Ézékiel
Ainsi parle le Seigneur : « Vous dites :La conduite du Seigneur n’est pas la bonne’. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas. »

Psaume
(Ps 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9)
R/ Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse. (Ps 24, 6a)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ;
dans ton amour, ne m’oublie pas.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Deuxième lecture
« Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 1-11)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, s’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres.
Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : ayant la condition de Dieu, il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers,
et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Évangile
« S’étant repenti, il y alla » (Mt 21, 28-32)
Alléluia. Alléluia.
Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent.
Alléluia. (Jn 10, 27)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit :Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’ Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière. Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’ et il n’y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier. »
Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole. »
Patrick BRAUD

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18 septembre 2017

Le contrat ou la grâce ?

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Le contrat ou la grâce ?

Homélie du 25° Dimanche ordinaire / Année A
24/09/2017

Cf. également :

Personne ne nous a embauchés
Les ouvriers de la 11° heure
Nourriture contre travail ?
Aimer Dieu comme on aime une vache ?
Le pourquoi et le comment
Le but est déjà dans le chemin


Des dollars ou des pizzas ?

Connaissez-vous cette expérience célèbre sur la théorie de la motivation, maintes fois répétée sous plusieurs formes ?

Le contrat ou la grâce ? dans Communauté spirituelle 25053-clip-art-graphic-of-a-cheese-pizza-slice-cartoon-character-holding-a-dollar-bill-by-toons4bizDan Ariely [1], chercheur en psychologie de la Duke University (USA, Caroline du Nord), a mené une petite expérience de motivation auprès de travailleurs d’une usine de fabrication de semi-conducteurs Intel en Israël, que relate le site du New York Times. Les salariés d’un premier groupe se voyaient proposer une prime d’environ 30 dollars s’ils réalisaient leurs objectifs de la journée (assembler le plus possible de puces d’ordinateur), un second, les félicitations du boss et un troisième, des pizzas. Enfin, un groupe de contrôle n’a reçu aucune incitation avant de démarrer sa journée de travail.

À l’issue de la première journée de travail, les salariés auxquels on avait promis des pizzas avaient atteint la plus forte hausse de leur productivité : 6,7% de plus que le groupe de contrôle. Ils devançaient de justesse ceux auxquels on avait promis de les complimenter, alors que ceux qui attendaient un bonus financier n’avaient connu une augmentation de leur productivité de seulement 4,9%.

La partie la plus intéressante de l’expérience vient ensuite : la performance des salariés qui étaient motivés par la promesse de la prime a décliné continuellement au cours de la semaine, au point d’aboutir à une productivité moindre que celle du groupe de contrôle : en d’autres termes, le chercheur s’est rendu compte qu’il valait mieux ne rien promettre plutôt qu’un bonus financier ! L’efficacité des motivations extrinsèques (augmentation de salaire, promotion ou de bonus financier), tend à décroître plus rapidement que celles des motivations intrinsèques (pizzas = plaisir, convivialité ; félicitations = reconnaissance).

Ce test un peu farfelu rejoint en fait dans ses conclusions une loi désormais bien connue dans la théorie de la motivation [2] (mais fort peu appliquée hélas dans des entreprises !) : s’il n’est pas assez élevé, le salaire est un facteur de démotivation ; au-dessus du seuil du marché, le salaire, les primes, les bonus financiers non seulement ne sont plus motivants, mais deviennent contre-performants ! Ce qui motive les salariés, c’est bien davantage la convivialité, le plaisir (pizza) et la reconnaissance (les encouragements) que la seule contrepartie financière. Si les entreprises connaissaient et appliquaient cette loi comportementale, alors le salaire de base augmenterait, les primes disparaîtraient, la reconnaissance et le plaisir au travail prendraient le relais…

 

Le contrat ou la grâce ?

Revenons à notre parabole des ouvriers de la 11° heure d’aujourd’hui (Mt 20, 1-16).

th-330x330-picto_contrat_travail-orange.png Ariely dans Communauté spirituelleLes premiers embauchés conviennent avec le maître de la vigne d’un salaire d’un denier par jour. Ils vivent sous le régime du contrat, ici un contrat de travail journalier. Dans nos sociétés industrielles, nous avons rendu obligatoire cette démarche contractuelle : pas de travail sans contrat (CDI, CDD, temps partiel, temps complet, alternance, professionnalisation, contrat de mission…). Sinon c’est du travail au noir, illégal. Héritiers du droit romain, nous avons contractualisé la plupart de nos relations : le mariage (contrat avec séparation de biens ou communauté réduite aux acquêts etc.), la justice (on signe un contrat avec son avocat), la banque, un syndic d’immeubles, une assurance… Le droit dit d’ailleurs que le contrat de travail établit une relation de subordination entre l’employeur et l’employé.

Les humains sont ainsi : ils ont besoin de sécurité, d’un cadre fixé à l’avance, de jouer donnant-donnant.

Mais Dieu n’agit pas comme les humains ! Isaïe nous le rappelait dans la première lecture (Is 55, 6-9) :

« Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins, oracle du Seigneur. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées ».

Le maître de la vigne ne se laisse pas enfermer dans la dictature contractuelle ! Quand il embauche les ouvriers de la 11° heure, il ne leur promet rien, il ne convient de rien avec eux. Les chômeurs réagissent du coup de même : trop heureux d’échapper à l’oisiveté (mère de tous les vices…), ils font confiance et acceptent d’aller à la vigne sans savoir quel sera leur salaire. Motivés par la reconnaissance et l’encouragement (cf. le test des pizzas !) plus que par le salaire, ils font l’expérience d’un régime gracieux, où la motivation première n’est plus l’argent, mais la confiance mutuelle et le fait même de travailler. Pas de subordination en Dieu !

Bien sûr, il faut pour cela que le maître ne soit pas paternaliste à la manière du XIX° siècle, mais Père à la manière divine ! Il faut également que le travail soit suffisamment intéressant, épanouissant, source de plaisir et de passion pour que les salariés se donnent sans calculs financiers. À la fin de la journée, Dieu rémunère chacun selon le mode de son embauche : sous le régime du contrat pour les premiers, sous le signe de la grâce (surabondance) pour les derniers.

On peut penser que chacun choisit son mode d’embauche : celui qui veut travailler pour une récompense négociera son contrat embauche et sera traité comme un contractuel ; celui qui s’engage par passion et avec confiance sera traité avec grâce. Et en français la grâce signifie la gratuité, l’élégance, le pardon (gracier), le remerciement (action de grâces), les faveurs bienveillantes (obtenir les grâces de quelqu’un).

Grace_wordle chômqageLes croyants qui veulent obtenir de Dieu des avantages en échange de leur foi choisissent eux-mêmes de s’embaucher sous le signe du contrat. Ils comptent bien obtenir de Dieu (par la prière, les pèlerinages, les actions morales etc.) la santé, la réussite, la prospérité etc. Maître Eckhart disait d’eux avec humour : « ils aiment Dieu comme on aime une vache : pour le lait et la viande qu’on peut en tirer… ». Ils réduisent la foi à une relation marchande; c’est pourquoi Jésus constate amèrement : « ils ont touché leur récompense » (Mt 6,2;5), et donc ils ne recevront plus rien…

Les « derniers » de la parabole ignorent tout de ces arguties contractuelles. Ce n’est plus leur question. Au chômage depuis trop longtemps, ils désespèrent, et voient dans l’appel du maître de la vigne une opportunité pour sortir de leur condition. Ils n’ont pas le cœur à marchander, à négocier : trop heureux de retrouver une utilité sociale, ils font confiance à ce maître dont la réputation est d’être bon en plus d’être juste.

Les Pères de l’Église verront dans ces derniers de la parabole les païens, les non-juifs à qui le Christ propose de rejoindre les juifs dans la nouvelle Alliance. Ou bien ils interpréteront les différentes embauches comme les âges de la vie, de la jeunesse le matin (6h) à la vieillesse la 11° heure (17 h), signifiant par là qu’à tout âge on peut se convertir. Ajoutons à ces interprétations celle du contrat et de la grâce : il dépend de nous de choisir comment et pourquoi aller travailler à la vigne du Seigneur.

Certains le feront par calcul, par intérêt. Soyons de ceux qui vont travailler « sans pourquoi », selon la sublime image d’Angélus Silesius (« la rose fleurit sans pourquoi »), sans attendre de récompense. Tout ce qui sera reçu le sera alors en surabondance, « par-dessus le marché » comme dirait Jésus lui-même.

Et si nous faisons l’expérience pour notre foi de vivre sous le signe de la grâce plutôt que sous le régime du contrat, peut-être cela déteindra-t-il sur nos autres relations de travail professionnel, associatif, citoyen, voire même familial, amical… ?

Choisissons les pizzas plutôt que les dollars !

 

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Mes pensées ne sont pas vos pensées » (Is 55, 6-9)
Lecture du livre du prophète Isaïe
Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver ; invoquez-le tant qu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme perfide, ses pensées ! Qu’il revienne vers le Seigneur qui lui montrera sa miséricorde, vers notre Dieu qui est riche en pardon. Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins, – oracle du Seigneur. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées.

Psaume
(Ps 144 (145), 2-3, 8-9, 17-18)
R/ Proche est le Seigneur de ceux qui l’invoquent. (cf. Ps 144, 18a)

Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.
Il est grand, le Seigneur, hautement loué ;
à sa grandeur, il n’est pas de limite.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.

Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

Deuxième lecture
« Pour moi, vivre c’est le Christ » (Ph 1, 20c-24.27a)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens
Frères, soit que je vive, soit que je meure, le Christ sera glorifié dans mon corps. En effet, pour moi, vivre c’est le Christ, et mourir est un avantage. Mais si, en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire.
Quant à vous, ayez un comportement digne de l’Évangile du Christ.

Évangile
« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (Mt 20, 1-16)
Alléluia. Alléluia. La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres : tous acclameront sa justice. Alléluia. (cf. Ps 144, 9.7b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait cette parabole à ses disciples : « Le royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée : un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent, et il les envoya à sa vigne. Sorti vers neuf heures, il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire. Et à ceux-là, il dit : ‘Allez à ma vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste.’ Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même. Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit : ‘Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?’ Ils lui répondirent : ‘Parce que personne ne nous a embauchés.’ Il leur dit : ‘Allez à ma vigne, vous aussi.’
Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : ‘Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.’ Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent et reçurent chacun une pièce d’un denier. Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier. En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : ‘Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !’ Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : ‘Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?’
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »
Patrick BRAUD

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11 septembre 2017

Pardonner 70 fois 7 fois

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Pardonner 70 fois 7 fois


Homélie du 24° Dimanche du temps ordinaire / Année A
17/09/2017

Cf. également :

La dette est stable : vive la dette !

Ne faisons pas mentir la croix du Christ !

La pierre noire du pardon

L’Esprit et la mémoire

 

Pardonner 70 fois 7 fois

Des mois durant, elle a été torturée et humiliée. Croupissant dans une cave avec une vingtaine d’autres détenus, elle devient le jouet de Léo, 26 ans, jeune médecin recruté par la Gestapo pour éliminer les « terroristes » avec les techniques de torture les plus sophistiquées. Par des atteintes multiples à la moelle épinière, il fait en sorte de détruire le système nerveux de la jeune femme. Elle sera sauvée in extremis en février 1944, mais gardera des séquelles irréparables. À sa libération, son corps n’était plus qu’une immense plainte où le moindre mouvement lui causait des douleurs atroces. Maïti Girtanner a survécu à ce cauchemar. Handicapée à vie par les séquelles de ces séances de torture, physiquement et psychologiquement, elle « refait sa vie » comme on dit, reconstruisant peu à peu un nouvel équilibre. Un jour, en 1984, son cœur chavire : son ancien bourreau, Léo, lui téléphone de Paris, et souhaite la rencontrer. Qu’allait-elle faire ? Raccrocher et faire comme si ? Ameuter la foule pour dénoncer un ancien criminel nazi ? Maïti est chrétienne et c’est pour elle une source de courage et de force. Elle respire profondément et décide d’aller au-devant de son tortionnaire. « J’ai tout de suite reconnu sa voix : « Pouvez-vous me recevoir ? » J’ai eu l’impression que l’immeuble me tombait sur la tête. J’étais couchée, dans une période très douloureuse. Je me suis entendue répondre : « Venez » ». Elle revoit cet homme qui vient pour lui parler de la mort. Il est très malade et n’a plus que quelques semaines à vivre. Il a cherché cette jeune fille qui dans le camp parlait de l’après-mort ; les paroles entendues « comme l’huile, l’avaient pénétré. ». Il a saisi l’invitation de Maïti Girtanner comme une ouverture possible vers enfin la vérité sur ce qu’il a fait. Rongé par le cancer, songeant à la mort qui approchait, Léo a demandé pardon à Maïti, qui avec beaucoup d’émotion, lui a donné, bouleversée, sans haine ni amertume. Libéré, Léo meurt peu après, apaisé par la victime de sa folie d’autrefois.

Contrairement à ce que nous disent beaucoup autour de nous, de telles histoires ne sont pas rares. Toutes proportions gardées, nous connaissons tous des couples où le pardon fait merveille, des familles surmontant leurs déchirures, des peuples hier ennemis et aujourd’hui solidaires.

Parce qu’il habite le cœur de Dieu qui est miséricorde, Jésus sent d’instinct la formidable puissance du pardon. Lorsqu’il invite ce dimanche Pierre et ses disciples à pardonner à tous et tout le temps, de tout son cœur, il n’est pas dans l’utopie. C’est possible. Il écrit simplement ce qu’il vit lui-même, et qui l’animera jusqu’au bout, jusqu’à prier pour ceux qui le cloueront sur le bois. C’est le refus du pardon qui est inhumain et non l’inverse. C’est la haine qui est destructrice et non la miséricorde qui serait impossible.

« Je ne te dis pas [de pardonner] jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois » (cf. Mt 18, 21-35).

Pardonner 70 fois 7 fois dans Communauté spirituelle pardonner-70-fois-7-fois2


Le symbolisme des chiffres

Jésus a recours au symbolisme du chiffre 7 pour caractériser le pardon.

7 est le nombre de jours de la création dans le deuxième récit de la Genèse. Pardonner 7 fois, c’est donc comme une nouvelle genèse du monde. C’est recréer alors qu’il y avait eu destruction. C’est retisser des liens de communion là où il y avait eu une rupture. C’est faire surgir un univers nouveau où l’humanité peut vivre en communion avec son créateur et entre elle.
L’Apocalypse reprend ce symbolisme du chiffre 7 à l’envie : 7 Églises, 7 sceaux, 7 trompettes, 7 signes, 7 anges, 7 plaies, 7 coupes… !

70 est un nombre aux interprétations tout aussi riches. C’est bien évidemment un multiple de 7, par 10 = le nombre des paroles de Dieu scellant l’Alliance du Décalogue. C’est donc la création multipliée par l’Alliance, l’humanité créée trouvant sa maturité dans la loi et l’éthique du Décalogue.

70, c’est le nombre des descendants de Jacob émigrant en Égypte (Ex 1,5 Dt 10,25).

70, c’est encore le nombre des Anciens institués par Moïse et Aaron pour guider le peuple (Nb 11,24). Et également le nombre des anciens traduisant simultanément la Torah de l’hébreu en grec pour arriver – miraculeusement selon la légende – au même texte grec justement appelé la Septante. C’est après 70 ans en captivité à Babylone que Dieu pardonnera et le fera revenir (Jr 25,12 ; 29,10 ; Za 1,12).

L’Apocalypse reprend ce symbolisme des 70 pour les anciens entourant le Fils de l’Homme dans sa gloire.

70 fois 7 fois renvoie également à la protection accordée à Lamek, fils de Caïn :

« Oui, Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois ». (Gn 424)

70 fois 7 fois fait aussi référence à la prophétie des 70 semaines de Daniel, période de conversion accordée par Dieu à son peuple pour qu’il se détourne de son péché et soit pardonné :

« Il a été fixé soixante-dix septénaires sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints ». (Dn 9,24)


Laisser Dieu pardonner en nous

Pardonner 70 fois 7 fois, c’est donc grandir en humanité, grâce à une loi de miséricorde, jusqu’à participer à la plénitude de la divinité offerte en Jésus-Christ. Pardonner une fois, c’est important, et c’est souvent un pas décisif vers la guérison de la relation. Pardonner à répétition, jour après jour, semaine après semaine, pourrait sembler épuisant. L’autre ne change pas et revient de manière récurrente à tous ses comportements qui nous blessent. La communion avec lui si chèrement acquise est remise en cause par une mauvaise habitude, un trait de caractère incorrigible, une usure quotidienne, une récurrence de paroles et d’actes si irritants !

Pardonner une fois peut peut-être s’obtenir à la force du poignet. Pardonner sans se lasser ne peut se pratiquer sans que cela vienne d’ailleurs.

C’est davantage une participation à la vie divine qu’une persévérance morale, une respiration évidente qu’un entraînement exigeant. Finalement, c’est bien plus une grâce à recevoir qu’une perfection à atteindre.

Pardonner 70 fois 7 fois, à l’infini, découle de notre intimité avec la source de toute miséricorde. À l’inverse, refuser de pardonner nous en éloigne de manière dramatique. D’où l’avertissement de Jésus : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur ».

Ce n’est pas toujours à la même personne qu’il nous faut pardonner, et pourtant une seule personne peut concentrer cette pratique du pardon. Ce n’est pas toujours pour de grandes choses que notre pardon est sollicité, même s’il est de vraies blessures profondes infligées par l’autre.

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Quoi qu’il en soit pour chacun de nous, nous n’avons pas encore atteint notre quota de 490… ! Enracinons-nous dans la miséricorde qu’est Dieu en lui-même : nous pourrons alors pardonner sans compter, sans même nous en apercevoir.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis » (Si 27, 30 – 28, 7)
Lecture du livre de Ben Sira le Sage
Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître. Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur ; celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune ; qui donc lui pardonnera ses péchés ? Pense à ton sort final et renonce à toute haine, pense à ton déclin et à ta mort, et demeure fidèle aux commandements. Pense aux commandements et ne garde pas de rancune envers le prochain, pense à l’Alliance du Très-Haut et sois indulgent pour qui ne sait pas.

Psaume
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 9-10, 11-12) 

R/ Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. (Ps 102, 8)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Il n’est pas pour toujours en procès,
ne maintient pas sans fin ses reproches ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

Deuxième lecture
« Si nous vivons, si nous mourons, c’est pour le Seigneur » (Rm 14, 7-9)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.

Évangile
« Je ne te dis pas de pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois » (Mt 18, 21-35)
Alléluia. Alléluia.
Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. »
Alléluia. (cf. Jn 13, 34)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois. Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent). Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.’ Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : ‘Rembourse ta dette !’ Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai.’ Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait. Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : ‘Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?’ Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »
Patrick BRAUD

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4 septembre 2017

Lier et délier : notre pouvoir des clés

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Lier et délier : notre pouvoir des clés

Homélie du 23° Dimanche du temps ordinaire / Année A
10/09/2017

Cf. également :

La correction fraternelle

Exercer le pouvoir selon le cœur de Dieu

Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?

Une autre gouvernance

 

Le Pape et l’Église

Lier et délier : notre pouvoir des clés dans Communauté spirituelle clefL’expression : « le pouvoir des clés » est devenu courante en français, désignant l’autorité papale bien sûr, mais également le pouvoir confié à telle instance dirigeante ou tel personnage-clé (justement nommé ainsi !). Pensez aux bourgeois de Calais remettant les clés de la ville aux anglais… Il est remarquable que Matthieu n’ait pas réservé ce pouvoir des clés à Pierre seul. Les catholiques connaissent bien le premier passage de son évangile où Pierre est investi par Jésus de cette responsabilité :

« Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » (Mt 16,19)

Mais peu pourraient citer le deuxième passage, celui de ce dimanche, où le même pouvoir est remis à l’Église (l’assemblée, l’ekklèsia) dans son ensemble :

« Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel » (cf. Mt 18, 15-20).

En fait, c’est une vieille règle ecclésiologique qui s’enracine là : ce qui est confié au pape (successeur de Pierre) personnellement l’est également à l’Église collectivement, et ce qui est confié à toute l’Église l’est également au pape personnellement. Si bien que ces deux dimensions, personnelle et communautaire, sont indissociables (il faudrait même y ajouter une troisième dimension : collégiale, car les Douze et leurs successeurs – les évêques – jouent un rôle particulier dans ces prises de décision).

Prenez par exemple la proclamation du dogme de l’Assomption en 1950. Le pape Pie XII a pris soin de consulter des mois durant les évêchés de toute la catholicité pour examiner s’il y avait un consensus dans l’opinion publique catholique sur cette question. Fort des remontées unanimes des diocèses, il proclame au nom de son autorité personnelle ce qui est cru par toute l’Église, sans hiatus entre les deux (le « Nous » du texte n’est alors pas seulement le « Nous » de majesté !) :

« Nous affirmons, Nous déclarons et Nous définissons comme un dogme divinement révélé que : l’immaculée mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste. »

À l’inverse, lorsqu’une position de foi est énoncée par le pape mais non partagée largement par l’Église, elle finit inéluctablement par se transformer ou disparaître pour correspondre au sens de la foi des fidèles (sensus fidei fidelium).

Le premier exemple de ce pouvoir de lier/délier est dans l’assemblée de Jérusalem en Ac 15. Faut-il oui ou non circoncire les païens qui demandent le baptême ? Il y a débat. Tous s’expriment. Puis la décision est prise par Pierre et les Apôtres, en accord avec l’assemblée : « l’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé que… » Abolir la circoncision était une véritable audace, qui a choqué les juifs (et qui choque aujourd’hui les musulmans) ! Jésus lui-même n’avait rien dit à ce sujet…

L’Église a donc le pouvoir de décider ce que le Christ n’avait pas imaginé ou prévu ! Il en va ainsi du ministère diaconal dont les Sept, choisis par les Apôtres et présentés par toute la communauté, sont la figure (Ac 7).

Pascal-Grégoire Delage - Les Pères de l'Eglise et les dissidents ou Dessiner la communion - Dissidence, exclusion et réintégration dans les communautés chrétiennes des six premiers siècles - Actes du 4e colloque de La Rochelle, 25, 26 et 27 septembre 2009.Dans l’histoire, un exemple célèbre est celui des lapsi (lapsus = celui qui a chuté) : pouvait-on oui ou non réintégrer des baptisés qui avaient renié leur foi sous la menace des persécutions et voulaient quand même revenir ? La bataille des arguments fut sévère. Il y avait le clan des rigoristes et celui des miséricordieux. Finalement, ces derniers l’emportèrent, et l’Église inventa un rituel de réintégration des lapsi  qui est à l’origine du sacrement de réconciliation ultérieur. La question actuelle de la réintégration des divorcés-remariés pourrait être relue à la lumière de celle des lapsi…

La liste est longue de ce que l’Église (et le pape uni à elle) ont lié/délié au cours des siècles : le canon (la liste officielle) des Écritures, les sept sacrements, l’état clérical…

Inversement, les cas où il y a eu désaccord entre les papes et l’Église sont instructifs : la question du prêt à intérêt (que les banquiers et autres métiers d’argent pratiqués par les chrétiens malgré les interdictions papales finiront par faire légitimer), et plus près de nous la question de la contraception (le sens de la foi des fidèles a fini en pratique par affaiblir la position officielle très intransigeante)…

 

LES 3 SENS DE LIER/DÉLIER

1. Réintégrer / exclure

Excommunication and the Catholic ChurchLe pape et l’Église sont donc indissociables dans l’exercice du pouvoir des clés !

Plus précisément, Mathieu 18,16 parle de lier et de délier. Le contexte est celui de l’exclusion d’un pécheur public hors de la communauté chrétienne. Ex-communier est l’aboutissement de ce long processus de reproches/réconciliation que décrit Jésus, si le pécheur ne veut pas changer de conduite. Ananie et Saphire sont les premiers à être exclus de la communauté à cause de leur tricherie (Ac 5). On a un autre exemple dans l’Église de Corinthe, où Paul essaie de remettre un peu d’ordre. Il demande d’exclure un incestueux tant qu’il continue ses pratiques ; il s’appuie pour cela sur le sens de la foi des corinthiens. C’est l’Église locale qui doit retrancher de son sein le coupable impénitent (1Co 5,1-12), c’est aussi l’Église qui a le pouvoir de le réintégrer s’il est revenu dans la bonne voie. « À qui vous pardonnez, je pardonne aussi » (2Co 2,5-10).

C’est le premier sens de lier/délier : intégrer ou exclure (ou plutôt : constater l’auto-exclusion d’un membre).

 

2. Autoriser / interdire

Le deuxième sens est dérivé du premier : lier/délier signifie interdire/permettre. On en trouve une trace dans le ‘dégagement’ du gouverneur de Jérusalem Shebna, que nous avons lu le 20° dimanche il y a un quinze jours :

Parole du Seigneur adressé à Shebna le gouverneur : « Je vais te chasser de ton poste, t’expulser de ta place. Et, ce jour-là, j’appellerai mon serviteur, Éliakim, fils d’Helcias. Je le revêtirai de ta tunique, je le ceindrai de ton écharpe, je lui remettrai tes pouvoirs : il sera un père pour les habitants de Jérusalem et pour la maison de Juda. Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira. Je le planterai comme une cheville dans un endroit solide ; il sera un trône de gloire pour la maison de son père. » (Is 22, 19-23)

L’expression « Je mettrai la clé sur son épaule » montre qu’à cette époque l’insigne du pouvoir c’est la clé, la clé du Palais portée en évidence sur l’épaule afin que tous sachent que le porteur a la faveur du Maître, qu’il en gère les biens et les serviteurs avec l’autorité déléguée du Maître. Recevoir du propriétaire la clé de sa maison, c’est la marque suprême de confiance qu’il soit possible de témoigner à quelqu’un. Mais s’il commet des abus, il mérite d’être chassé.  Dans la lettre à l’Église de Philadelphie, (Ap 3,7) le Christ s’identifie à Dieu puisqu’il s’attribue les titres divins de « Saint » et de « Vrai » et affirme qu’il détient le jugement.  « Ainsi parle le Saint et le Vrai, celui qui détient la clé de Daniel. S’il ouvre, nul ne fermera et s’il ferme, nul n’ouvrira. Je connais ta conduite. J’ai ouvert devant toi une porte que nul ne peut fermer, et disposant de peu de puissance, tu as gardé ma parole sans renier mon Nom. »

Cigarette électronique : Vapoter dans les lieux publics français n'est plus interdit

3. Libérer / abandonner

Le troisième sens se rapporte à la libération apportée par Jésus : libération des forces du mal (les démons dans la pensée biblique) et finalement de la mort. Les démons lient les personnes en leur enlevant leur liberté propre. La forme moderne de cette démonologie serait à chercher aujourd’hui du côté… de l’addictologie. Il existe des addictions (alcool, tabac, jeu, sexe…) qui « lient » ceux qui sont possédés par le démon du jeu ou autre… Délier ces personnes est un pouvoir de libération que Jésus a confié à son Église. L’exercice ordinaire de ce pouvoir se joue dans la confession, la miséricorde, le pardon des péchés. La forme extraordinaire va jusqu’à l’exorcisme. Nous sommes ici dans le droit fil de l’action de Jésus redonnant vie à Lazare ligoté dans son tombeau : « déliez-le et laissez-le aller » (Jn 11,44).

Bai-Hoc-Chuot-Can-Kho-Rach-2 clés dans Communauté spirituelle

Notre pouvoir des clés

Considérez alors ces trois usages du pouvoir de lier/délier confié à l’Église/Pierre.

Quand vous est-il arrivé d’être confronté à prendre de telles décisions ?

Comment allez-vous faire la prochaine fois ? Car il est juste de décider de lier ou de délier. Le pire serait de laisser pourrir une situation sans intervenir (penser aux  corinthiens !).

Nous avons tous ce pouvoir à un moment de notre vie de réintégrer ou d’exclure, d’autoriser ou d’interdire, de libérer ou de vouer aux gémonies… : qu’en faisons-nous ? Exerçons-nous ce pouvoir dans l’Esprit du Christ ? Assumons-nous la dimension personnelle et communautaire de l’exercice de ce pouvoir ?…

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Lectures de la messe

Première lecture
« Si tu n’avertis pas le méchant, c’est à toi que je demanderai compte de son sang » (Ez 33, 7-9)
Lecture du livre du prophète Ézékiel
La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : ‘Tu vas mourir’, et que tu ne l’avertisses pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang. Au contraire, si tu avertis le méchant d’abandonner sa conduite, et qu’il ne s’en détourne pas, lui mourra de son péché, mais toi, tu auras sauvé ta vie. »

Psaume
(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ! (cf. Ps 94, 8a.7d)

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

Deuxième lecture
« Celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi » (Rm 13, 8-10)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.

Évangile
« S’il t’écoute, tu as gagné ton frère » (Mt 18, 15-20) Alléluia. Alléluia.
Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation. Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain. Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »
Patrick BRAUD

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