L'homelie du dimanche

20 novembre 2017

Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures

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Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures


Homélie pour la fête du Christ-Roi / Année A
26/11/2017

Cf. également :

Les trois tentations du Christ en croix
La violence a besoin du mensonge
Divine surprise
Le Christ Roi fait de nous des huiles
Non-violence : la voie royale
Un roi pour les pires

Dis, quand reviendras-tu ?

L’immense acteur qu’est Gérard Depardieu a étonné son monde en se risquant à chanter Barbara en Février 2017 au théâtre des Bouffes du Nord. Immense hommage à la non moins immense diva qu’était Barbara. Parmi ses succès inoubliables, la foule du théâtre reprend immanquablement en chœur le refrain de cette complainte nostalgique :

« Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus… »

Cette supplique à un amour parti au loin pourrait bien être celle de l’Église soupirant depuis des siècles après le retour du Christ. Paul au I° siècle croyait que c’était imminent. Les premiers chrétiens ont cru un moment que l’incendie de Rome en était le présage (cf. Ap 13,18 où 666 est le chiffre de l’empereur Néron, accusant les chrétiens de cet incendie). Plus tard, c’est la chute de l’empire avec la prise de Rome par les Barbares qui a failli annoncer la fin du monde. Mais ce n’était que la fin d’un monde. Puis les millénaristes ont interprété le cap de l’an 1000 comme la date du retour du Christ pour établir un règne de 1000 ans sur terre avant le jugement final (cf. Ap 20).

Les témoins de Jéhovah ont repris ces vieilles prédictions pour annoncer à plusieurs reprises la fin du monde, heureusement sans efficacité aucune (au moins à 6 reprises : 1914, 1918, 1921, 1925, 1975… et maintenant, 2034 !). Bref, depuis l’Ascension, c’est-à-dire depuis la fin des apparitions pascales qui correspond à l’éloignement du Christ – l’absent de l’histoire à l’instar du maître de la parabole des talents parti en voyage – les chrétiens ne cessent de répéter le dernier cri de la Bible (Ap 22,20) : « viens seigneur Jésus ! » (Marana tha !).

 

L’instant dinosaure

meteorstrikedinosaursLes monothéistes sont bien les seuls à soupirer ainsi ! Pour les athées, nulle vie après la mort, nul monde en dehors de ce monde-ci. Si on ramène l’histoire de l’Univers à une journée, l’humanité n’en occupe que deux minutes à peine… Il se pourrait bien, et c’est scientifiquement l’hypothèse la plus probable, que l’espèce humaine disparaisse ‘bientôt’ de la surface de la Terre, sans que l’univers s’en aperçoive.
Cela s’est déjà produit : les dinosaures ont régné sur terre pendant environ 160 millions d’années (l’humanité est loin de ce record !) puis a soudainement disparu en quelques milliers d’années. Il a suffi d’une météorite entrant en collision avec notre planète il y a 65 millions d’années pour que ces monstres préhistoriques dominant le vivant soient rayés de la carte.
À l’échelle de l’univers, l’homme pourrait bien être qu’un dinosaure de passage, tout aussi insignifiant en fin de compte. La fin de notre terre est inéluctable : elle est écrite au plus tard dans l’extinction de notre Soleil, dans 5 à 7 milliards d’années. Sera-ce la fin de l’humanité ? Elle se sera peut-être autodétruite auparavant, ou un aléa extérieur l’aura anéanti comme la météorite pour les dinosaures. Ce que nous appelons la fin du monde n’est donc que la fin de l’être humain. L’univers s’en remettra. Certaines théories scientifiques le prétendent éternel. D’autres lui prédisent un Big Crunch final. En tout cas, la disparition de l’homme ne lui fera ni chaud ni froid.

Il faut donc être un peu fou pour oser espérer non seulement une vie après la mort individuelle, mais le surgissement d’un monde nouveau pour tous comme l’évangile de ce dimanche (Mt 25) le décrit ! Loin de se laisser fasciner par le vertige de la fragilité humaine – qui n’est qu’un instant de l’univers – les chrétiens puisent dans les paroles Jésus l’espérance d’un royaume de justice et d’amour, création nouvelle : « venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde ». Plus qu’une survie individuelle, cette expérience concerne – répétons-le – l’ensemble de l’humanité de tous les temps, de tous les lieux. Elle est proprement inimaginable, c’est pourquoi le Christ recourt à des images pour en approcher la réalité. Et les images du royaume du Christ sont nombreuses, parce que son contenu est inépuisable : ici brebis et boucs, ailleurs bon grain et ivraie, ou talents fructifiés, ou repas de noces pour vierges sages etc. etc.

Plus nous parcourons ces images, plus nous comprenons qu’en fait le royaume de Dieu est au-delà de toute représentation. « La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! » (Lc 17,20). C’est ce que les Pères de l’Église appelaient la voie négative : ce que nous ignorons de Dieu est infiniment plus que ce que nous croyons en connaître. Dès lors, il est plus juste de discerner ce que le royaume n’est pas, et de ne pas s’aventurer à définir ce qu’il est. Les mystiques qui emprunteront cette voie négative s’abîmeront d’ailleurs dans la contemplation silencieuse, car Dieu est au-delà de tout créé, au-delà de tout (voir apophatique).

 

Un retour, ou une venue ?

illustration52Paul, qui n’a pas connu le Jésus historique, parle du retour du Christ dans notre deuxième lecture. Jésus, lui, parle de la venue du Fils de l’homme dans notre évangile du jugement dernier (Mt 25, 31-46). Simple nuance ? Pas sûr. Le terme retour suggère une restauration de l’ordre ancien, comme si le Christ revenait sur terre pour y instaurer son royaume ‘manu militari’. Le jugement dernier dans cette optique n’est que le décret royal sifflant la fin de la récréation et ré-ordonnant la terre selon le plan divin. On retrouve la vieille croyance millénariste incarnée par les témoins de Jéhovah. Ils ne sont pas les seuls : le Coran et les musulmans attachent également attendent également cette forme du retour du Christ pour qu’enfin la terre tout entière soit soumise (islam) à Dieu en vivant de sa loi (charia) dans tous les domaines (politique, famille, scientifique…). L’attente du retour d’un Messie très temporel est sans doute née dans la foi de Mohammed au contact de juifs messianiques de Syrie et d’Arabie, persuadés que Jésus allait bientôt revenir pour reconstruire le Temple de Jérusalem et inaugurer le royaume de Dieu sur terre.

Or l’espérance chrétienne n’est pas celle des témoins de Jéhovah ni celle des musulmans ! Il s’agit bien pour l’Église d’attendre une venue, et non un retour pur et simple. D’ailleurs, le temps liturgique de l’Avent qui commence à partir de la fête du Christ-Roi signifiait exactement cela : ad-ventus, la venue du Christ vers nous. Cette venue n’est pas pour rétablir un ordre ancien, mais pour créer un monde nouveau où le Christ nous emportera avec lui. Il y a autant de disproportion entre l’avant et l’après création du monde qu’entre l’avant et l’après jugement dernier. Vouloir réaliser l’avènement de ce monde nouveau sur terre a été l’erreur terrible du communisme, et de toutes les idéologies voulant faire le bonheur de l’humanité à marche forcée, à la force du poignet (et sans Dieu).

Même si les chrétiens se battent pour rendre ce monde plus humain, plus équitable, ils en connaissent l’imperfection radicale : seule la venue de Dieu en personne pourra ouvrir, à chacun et à tous, un chemin de vie dans un monde autre.

L’espérance du jugement dernier de cette fête du Christ-Roi ne se réduit pas à l’enfer ou au paradis. Elle concerne la transformation de tout l’Univers, pour que l’humanité – et donc chacun de nous – y trouve sa plénitude en Christ, roi de cet univers radicalement nouveau.
L’instant humain ne sera pas un instant dinosaure, et Barbara avait raison de chanter sa supplique à l’amour absent…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Toi, mon troupeau, voici que je vais juger entre brebis et brebis » (Ez 34, 11-12.15-17)
Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis, et je veillerai sur elles. Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau quand elles sont dispersées, ainsi je veillerai sur mes brebis, et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de nuages et de sombres nuées. C’est moi qui ferai paître mon troupeau, et c’est moi qui le ferai reposer, – oracle du Seigneur Dieu. La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit. Et toi, mon troupeau – ainsi parle le Seigneur Dieu –, voici que je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs.

Psaume
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. (cf. Ps 22, 1)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

Deuxième lecture
« Il remettra le pouvoir royal à Dieu le Père, et ainsi, Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 20-26.28)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort. Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera tout en tous.

Évangile
« Il siégera sur son trône de gloire et séparera les hommes les uns des autres » (Mt 25, 31-46)
Alléluia. Alléluia.  Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David notre père. Alléluia. (Mc 11, 9b-10a)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’ Alors les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’ Et le Roi leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.’
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : ‘Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’ Alors ils répondront, eux aussi : ‘Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?’ Il leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’
Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »
Patrick BRAUD

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13 novembre 2017

Le dollar et le goupillon ?

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Le dollar et le goupillon ?

Homélie du 33° Dimanche ordinaire / Année A
19/11/2017

Cf. également :

Entre dans la joie de ton maître

Décevante est la grâce et vaine la beauté

Une autre gouvernance


À chacun selon ses capacités

Thérèse de Lisieux (1873-1897) rapporte dans son journal spirituel une image venant de sa sœur Pauline :

Résultat de recherche d'images pour "verres remplis"Une fois je m’étonnais de ce que le Bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le ciel à tous les élus, et j’avais peur que tous ne soient pas heureux. Alors Pauline me dit d’aller chercher le grand verre à papa et de le mettre de côté de mon tout petit dé, puis de les remplir d’eau, ensuite elle me demanda lequel était le plus plein. Je lui dis qu’ils étaient aussi pleins l’un que l’autre et qu’il était impossible de mettre plus d’eau qu’ils n’en pouvaient contenir. Ma Mère chérie me fit alors comprendre qu’au Ciel le Bon Dieu donnerait à ses élus autant de gloire qu’ils en pourraient contenir, et qu’ainsi le dernier n’aurait rien à envier au premier [1].

Cette parabole est précieuse, car elle permet de conjuguer la responsabilité individuelle et l’égalité fondamentale entre tous. La clé semble bien venir de notre évangile dominical (Mt 25, 14 30) : « à chacun selon ses capacités ». Comme dans l’histoire des verres petits et grands mais tous remplis à ras bord, Jésus arrive dans cette parabole des talents à concilier les différences liées aux capacités de chacun (5/2/1 talents) et l’égalité de traitement pour ceux qui les auront fait fructifier (« entre dans la joie de ton seigneur »). L’enjeu est ici la vie éternelle, au retour du maître absent.

Mais l’enjeu symétrique est la vie sociale durant cette absence.

Chacun va-t-il être jaloux de ce qu’a reçu l’autre (ce qui engendre alors la violence mimétique, à l’origine de tant de conflits humains) ? ‘Tous les hommes naissent égaux en droit’, proclamons-nous avec conviction. Mais force est de constater qu’ils ne naissent pas égaux en fait. Être le huitième enfant d’une famille pauvre du Yémen n’offre certes pas les mêmes chances qu’être le deuxième d’une famille aisée de Neuilly-sur-Seine… Jésus ne sacralise pas ces inégalités de naissance, de classe sociale ou même de dons reçus (intelligence, qualités diverses, capital santé etc.). Il appelle chacun à prendre conscience de ce qu’il a reçu (et personne n’a rien reçu !) et à le faire fructifier selon ses capacités. C’est ce que la promesse scoute des jeannettes appelle « faire de mon mieux ».

La parabole des talents rejoint ainsi celle des dix vierges sages et folles dans l’éloge de la responsabilité individuelle. Personne ne peut faire fructifier à ma place des talents que j’ai reçus du hasard et de ma famille. Il faut pour cela une certaine culture de l’initiative, de la prise de risque. Ces valeurs parlent au cœur des néolibéraux. D’autant plus que l’attitude inverse dénoncée par Jésus est la peur. C’est par peur que le mauvais serviteur enfouit son talent. Or l’économie de marché demande pour fonctionner un écosystème basé sur la confiance et non sur la peur. La « société de confiance » vantée par Peyrefitte en 1995 est le milieu naturel indispensable où peut s’épanouir une économie ouverte, faite d’échanges et de liens commerciaux. Les sociétés fermées enfouissent leurs richesses, ne les risquent pas dans des aventures entrepreneuriales pour créer de nouveaux biens.

Il existe donc de nombreuses affinités entre ces paraboles et l’esprit capitaliste depuis l’origine : le constat des inégalités, le moteur de l’initiative individuelle, le principe de responsabilité, la prise de risque basée sur la confiance mutuelle et non sur la peur etc.

Serait-on en présence d’une sainte alliance entre pensée évangélique et économie de marché ? Le dollar et le goupillon en somme ?

À bien y regarder, les contre-feux allumés pour contenir l’individualisme sont nombreux.

 

L’impératif du rendement proportionnel

Le dollar et le goupillon ? dans Communauté spirituelle return-investment-roi-infografic-keywords-icons-35357202Impossible d’être rentier dans l’esprit de la parabole. Les talents investis ont une rentabilité (un ROI, comme aiment à dire les gestionnaires) de 100 % : 5 pour 5, 2 pour 2. Ailleurs, dans la parabole du semeur, Jésus évoque des rendements encore supérieurs : 30, 60, 100 pour un. Mais il précise : « à celui qui a beaucoup reçu on donnera davantage encore ».

Prenons un exemple en France : les quelques 650 actionnaires héritiers de la famille Mulliez, détenteurs d’un empire familial devenu mondial (Décathlon, Leroy-Merlin, Auchan…), sont éduqués dans la conviction que leur fortune n’est pas pour jouir du luxe, mais pour continuer à créer des entreprises, des emplois, de la richesse. S’ils deviennent actionnaires, ce n’est pas pour flamber ni devenir oisifs, c’est pour faire fructifier ce capital historiquement accumulé par leurs aïeux. Ils sont représentatifs d’un capitalisme inspiré par la doctrine sociale de l’Église, où naître riche est d’abord une responsabilité envers les autres avant d’être un avantage personnel. Le talent reçu, quel qu’il soit : économique, artistique, physique ou intellectuel, est d’abord une dette, avec obligation de rendement. Si ce rendement n’est pas proportionnel aux dons reçus, l’héritage devient de la confiscation, le talent devient égoïsme. 

 

Rendre des comptes

locgerance3 confiance dans Communauté spirituelleLe maître de la parabole s’absente, mais il reviendra. Il confie des talents, mais en reste le propriétaire. À son retour, c’est le temps des comptes rendus : chacun rend les comptes de sa gestion en expliquant ce qu’il en a fait et pourquoi.

L’homme est ainsi gestionnaire du monde et non pas propriétaire. Ce devoir de gérance est la base de notre responsabilité écologique. C’est également le socle de notre solidarité avec les générations futures. C’est encore le fondement de l’humilité spirituelle, car tout talent est un charisme, c’est-à-dire un don de l’Esprit de Dieu en vue du bien commun.
La perspective de rendre des comptes, aujourd’hui devant les autres, demain devant nos enfants et la planète, et ultimement devant Dieu, change radicalement notre rapport à la liberté et la responsabilité individuelles. Notre liberté et notre autonomie sont celles d’un gérant, pas d’un propriétaire à son compte. Se vouloir indépendant au point de ne pas accepter de rendre des comptes est peut-être très libéral, mais très peu évangélique.

 

Ne pas sacraliser les inégalités

Le jugement final du maître de la parabole des talents remet tout le monde à égalité. Que tu aies eu deux ou cinq talents, « entre dans la joie de ton seigneur » si tu les as fait fructifier. Peu importe la taille de ton verre, il sera rempli à la fin selon l’image de Pauline Martin. À nous de traduire dans la vie sociale cette égalité finale. Comment ? En supprimant pour nous-mêmes les privilèges par lesquels les plus talentueux veulent se distinguer des autres. En considérant comme normal de produire plus que ceux qui ont moins. En n’étant pas jaloux de ceux qui ont plus (ce qui est plus facile s’ils le mettent au service du bien commun, c’est vrai !).

D’ailleurs, chacun des serviteurs de la parabole reste dans la condition des serviteurs du domaine, comme les autres. S’il produit plus, il ne se sépare pas pour autant de sa condition ni de ses confrères.

https://img.yumpu.com/16709343/1/358x462/familistere-de-guise-aisne.jpg?quality=80Un utopiste français, Henri Pierre Godin a traduit cette aspiration dans le Familistère de Guise (sans se référer à l’Évangile !). Inventeur du fameux poêle Gaudin, il a investi sa richesse dans le développement de son usine et la construction d’un ensemble de logements communautaires à Guise (jusqu’à 2000 personnes y ont vécu pendant un siècle !), avec un principe fort : associer les ouvriers au capital et aux bénéfices, leur offrir les « équivalents de la richesse » (car, de façon réaliste et pragmatique, Gaudin constatait qu’il était impossible de les rendre tous riches). Les « équivalents de la richesse », c’étaient au XIX° siècle les bains pour tous, la piscine (où l’on apprenait à nager grâce à un système ingénieux de plancher relevable…), le théâtre, l’eau chaude, des loisirs, et même une école (précurseur de l’école Montessori), tout cela gratuitement pour les résidents du Familistère !

Gaudin, socialiste utopiste inspiré de Fourrier et de Proudhon, grand anticlérical, a peut-être réalisé mieux que quiconque de son vivant ce que la parabole des talents implique dans la destination de la richesse produite…

 

À chacun selon ses besoins

La logique très responsabilisante de notre parabole : « à chacun selon ses capacités » doit en effet se conjuguer avec l’autre logique de répartition des biens que les Actes des apôtres nous ont transmis : « à chacun selon ses besoins » (Ac 2,45). La scolastique dira plus tard que la justice commutative (les lois de l’échange dans le marché) doit être corrigée par la justice distributive (la fiscalité, l’aide aux pauvres etc.). Les inégalités venant de la naissance, de la classe sociale, du pays etc. ne sont pas les moteurs de la création de richesses. Le moteur, c’est la volonté de faire fructifier les dons reçus. Cela se fait sans changer de condition, sans dominer ceux qui ont moins reçu, sans oublier de distribuer à ceux qui sont dans le besoin.

Equity-equality individualisme

Faire fructifier ses talents demeure une force d’inspiration de tout progrès, humain économique ou spirituel. Sachons la mettre en œuvre, sans contredire notre commune fraternité, sans oublier le rendez-vous final où nous rendrons des comptes à notre Créateur.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ses mains travaillent volontiers » (Pr 31, 10-13.19-20.30-31)
Lecture du livre des Proverbes

Une femme parfaite, qui la trouvera ? Elle est précieuse plus que les perles ! Son mari peut lui faire confiance : il ne manquera pas de ressources. Elle fait son bonheur, et non pas sa ruine, tous les jours de sa vie. Elle sait choisir la laine et le lin, et ses mains travaillent volontiers. Elle tend la main vers la quenouille, ses doigts dirigent le fuseau. Ses doigts s’ouvrent en faveur du pauvre, elle tend la main au malheureux.
 Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit ; seule, la femme qui craint le Seigneur mérite la louange. Célébrez-la pour les fruits de son travail : et qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange !

PSAUME

(Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-5)
R/ Heureux qui craint le Seigneur ! (Ps 127, 1a)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie.


DEUXIÈME LECTURE
« Que le jour du Seigneur ne vous surprenne pas comme un voleur » (1 Th 5, 1-6)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

 Pour ce qui est des temps et des moments de la venue du Seigneur, vous n’avez pas besoin, frères, que je vous en parle dans ma lettre. Vous savez très bien que le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit. Quand les gens diront : « Quelle paix ! quelle tranquillité ! », c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper. Mais vous, frères, comme vous n’êtes pas dans les ténèbres, ce jour ne vous surprendra pas comme un voleur. En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ; nous n’appartenons pas à la nuit et aux ténèbres. Alors, ne restons pas endormis comme les autres, mais soyons vigilants et restons sobres.


ÉVANGILE
« Tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup » (Mt 25, 14-30)
Alléluia. Alléluia. Demeurez en moi, comme moi en vous, dit le Seigneur ; celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruit.
Alléluia. (Jn 15, 4a.5b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit.
Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître.
 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes. Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’ Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’
 Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.’ Son maître lui répliqua : ‘Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents ! »
Patrick BRAUD

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6 novembre 2017

Éloge de la responsabilité individuelle

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Éloge de la responsabilité individuelle


Homélie du 32° Dimanche ordinaire / Année A
12/11/2017

Cf. également :

L’anti terreur nocturne
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Les bonheurs de Sophie
Manquez, venez, quittez, servez
Épiphanie : la sagesse des nations


Éloge de la responsabilité individuelle dans Communauté spirituelle L-ethique-protestante-et-l-esprit-du-capitalismeLes passages « néolibéraux » des Évangiles sont trop rares pour ne pas les saluer tout particulièrement ! En effet, la plupart du temps, on y parle de solidarité, partage, défense des plus faibles, justice pour les dominés etc. Mais voilà qu’ici, notre parabole des dix vierges conviées à la noce (Mt 25, 1-13) nous invite à la responsabilité individuelle, loin de toute assistance ou prise en charge mutuelle. Elle est, avec la parabole des talents, un point d’appui pour ceux qui développent la thèse de l’affinité élective (Max Weber) entre le christianisme et le capitalisme. Les grands thèmes du libéralisme sont de fait contenus dans l’attitude spirituelle des cinq vierges sages : sens de la prévoyance et du calcul, prise de risque et culture de l’initiative, récompense accordée à ceux qui la méritent, exclusion tout autant méritée pour les cinq vierges insensées que rien ne peut sauver, pas même la solidarité avec les autres devenue impossible.

Un des piliers du credo libéral est ce qu’on appelle l’individualisme méthodologique. C’est une méthode de raisonnement qui place l’individu au-dessus du groupe, et fait de chacun le responsable de son propre destin. Trop attendre des autres, c’est tuer le moteur de la création de richesses. Les plus radicaux pensent que les pauvres n’ont que ce qu’ils méritent, et il n’y a pas lieu de les aider. Au contraire, car ce serait fausser le cercle vertueux initiative <=> responsabilité individuelle qui offre à chacun des opportunités de se refaire après une mauvaise période. Les libéraux modérés légitimeront l’aide aux pauvres, à condition toutefois qu’elle ne les encourage pas à persévérer dans l’assistance, à condition que ceux qui travaillent gagnent toujours plus et mieux que ceux qui reçoivent des aides.

Notre parabole ne semble pas dire autre chose : les vierges insensées n’ont qu’à s’en prendre à elles-mêmes ! Leur imprévoyance relève de leur seule responsabilité. Et appauvrir les cinq prévoyantes pour partager l’huile ne serait que généraliser la pénurie (comme autrefois dans l’empire soviétique) au lieu de créer de la richesse. Il y a des moments où le partage est impossible, et serait même injuste. Il y a des solidarités inefficaces qui conduisent à l’appauvrissement de tous. Certains comportements individuels ont des conséquences irréversibles : la salle des noces sera fermée à celles qui arriveront trop tard; elles se casseront le nez devant la porte fermée sans recours.

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Évidemment, Jésus a imaginé cette parabole comme un avertissement salutaire, afin que cela ne se produise pas. Évidemment, cette histoire est spirituelle et non pas économique : elle concerne la venue du royaume des cieux et pas l’enrichissement de l’entreprise individuelle ! La différence est importante, car la réussite entrepreneuriale votée par les libéraux pourrait bien relever des fioles d’huile pas assez remplies… Les Pères de l’Église identifiaient l’huile des lampes avec la foi, les bonnes œuvres, la prière ou l’amour des Écritures, mais certainement pas avec l’initiative privée au sens capitalistique ! La provision d’huile relève davantage dans la bouche de Jésus de la vigilance spirituelle que du sens entrepreneurial. Les vierges sages sont celles qui vivent de l’unique nécessaire, et peuvent ainsi veiller de longues heures dans la nuit à attendre la venue du Christ sans épuiser leurs ressources intérieures. Les vierges folles vivent dans l’instant, l’éphémère, le superficiel, et gaspillent toutes leurs énergies à courir après les idoles environnantes (réussite, plaisir, paraître…). Quand vient le Christ-époux, elles réalisent soudain que leur lampe est vide pour aller à sa rencontre, c’est-à-dire qu’il leur faut complètement changer de vie, refaire le plein de leurs lampes pour répondre à l’invitation des noces. Petite cruauté de la parabole au passage : le détour par le marché (« allez plutôt chez les marchands pour acheter de l’huile ») ne suffira pas à les sauver, car ce sera trop tard. Comme quoi acheter ne permet pas d’ouvrir toutes les portes…

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Il semble donc que transformer cette parabole (et les semblables) en plaidoyer pour le libéralisme soit vraiment abusif : instrumentaliser l’Écriture pour légitimer nos pratiques contemporaines est une imposture qui ne trompe que ceux qui y gagnent…

 

Reste que la responsabilité individuelle – spirituelle, pas économique – est au cœur de la sagesse enseignée par Jésus, ici comme ailleurs. « Amasser des trésors dans les cieux » relève d’une décision personnelle. Impossible de croire par procuration, en comptant sur les autres pour que tout s’arrange au dernier moment. Impossible de se convertir par procuration, comme tentaient de le faire les seigneurs autrefois qui payaient des pénitents pour faire des pèlerinages d’expiation à leur place. Impossible de laisser la générosité à d’autres sous prétexte de se consacrer à des réussites plus importantes. Impossible de se dire familier du Christ sans lire les Écritures, car « ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ » (St Jérôme).

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Si cette huile multiforme (foi, conversion, générosité, prière, Écritures…) n’est pas le carburant de ma vie, alors je risque d’avoir brûlé tout mon potentiel au moment où justement j’en aurais le plus besoin pour aller à la rencontre du Christ et entrer avec lui dans la salle des noces. La parabole du jugement dernier de Mt 25 reprendra ce thème de la responsabilité personnelle inaliénable, avec plus d’emphase encore. Ceux qui ont brûlé d’amour du prochain iront à la droite du Père, les autres, irrémédiablement, constateront avec désolation qu’ils se sont placés de l’autre côté.

Encore une fois, insistons sur le fait que Jésus ne se résout pas à cette auto-exclusion dramatique. C’est plutôt un avertissement, afin que cela n’arrive pas : « veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure ».

Chacun de nous est responsable de sa vie spirituelle.

Personne ne peut veiller à votre place.
Personne ne pourra vous sauver malgré vous.
À vous et vous seul d’être assez prévoyant pour savoir de quelle huile alimenter votre lampe, et en quelle quantité…

 


 

LECTURES DE LA MESSE

Première lecture
« La Sagesse se laisse trouver par ceux qui la cherchent » (Sg 6, 12-16)
Lecture du livre de la Sagesse
La Sagesse est resplendissante, elle ne se flétrit pas. Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle devance leurs désirs en se faisant connaître la première. Celui qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte. Penser à elle est la perfection du discernement, et celui qui veille à cause d’elle sera bientôt délivré du souci. Elle va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle ; au détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage souriant ; dans chacune de leurs pensées, elle vient à leur rencontre.

Psaume
(Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ! (cf. Ps 62, 2b)

Dieu, tu es mon Dieu,
 je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
Oui, tu es venu à mon secours :

je crie de joie à l’ombre de tes ailes.

Deuxième lecture
« Ceux qui sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui » (1 Th 4, 13-18)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort ; il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ; de même, nous le croyons aussi, ceux qui se sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui.
Car, sur la parole du Seigneur, nous vous déclarons ceci : nous les vivants, nous qui sommes encore là pour la venue du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis. Au signal donné par la voix de l’archange, et par la trompette divine, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous les vivants, nous qui sommes encore là, nous serons emportés sur les nuées du ciel, en même temps qu’eux, à la rencontre du Seigneur. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur. Réconfortez-vous donc les uns les autres avec ce que je viens de dire. 

Évangile
« Voici l’époux, sortez à sa rencontre » (Mt 25, 1-13) Alléluia. Alléluia.
Veillez, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.
Alléluia. (cf. Mt 24, 42a.44)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « Le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux. Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes : les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile, tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile. Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, il y eut un cri :Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.’ Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leur lampe. Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes :Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.’ Les prévoyantes leur répondirent :Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands vous en acheter.’ Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent :Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !’ Il leur répondit :Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.’
Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »
Patrick BRAUD

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1 novembre 2017

Ils disent et ne font pas

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Ils disent et ne font pas

Homélie du 31° Dimanche ordinaire / Année A
05/11/2017

Cf. également :

Une autre gouvernance

L’Eglise et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ? 

Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde

 

« Ils disent et ne font pas »

Le reproche adressé par Jésus aux autorités juives de son temps (Mt 23, 1-12) vaut hélas pour les autorités ecclésiales de tous les temps !

La liste est longue des reproches semblables que nos contemporains nous objectent à longueur de repas en ville ou de réunions de famille. L’Église (catholique en l’occurrence, mais les autres Églises peuvent également faire leur liste) n’a pas fait ce qu’elle dit lorsqu’elle a institutionnalisé l’Inquisition, obligé Galilée à se rétracter, nourri un antisémitisme meurtrier, collaboré avec Pétain ou Pinochet, cautionné l’esclavage, entretenu des conflits interconfessionnels. Elle a été infidèle à l’Évangile qu’elle proclame lorsqu’elle n’a pas dénoncé et combattu les méfaits des puissances d’argent, les haines ethniques au Rwanda, les exactions de la Mafia, les discriminations contre les homosexuels, les gens du voyage. Elle a organisé en son sein des disciplines et des coutumes contraires à l’Esprit de liberté qui animait Jésus : la mise à l’égard des femmes, l’enrichissement de certains dans le clergé et les monastères, et aujourd’hui encore lorsqu’elle ne donne pas toute leur place aux divorcés remariés, aux couples de même sexe, aux pécheurs publics condamnés comme tels par la société où l’opinion catholique.

Cette longue liste n’est pas exhaustive !

Bien sûr, elle en appelle une autre, bien plus longue encore : la liste de tout ce que l’Église a pu apporter à l’humanité : intériorité, sens du pardon et de l’amour vrai, effort civilisationnel sans précédent, saints et saintes à la fécondité sociale extraordinaire, peinture, sculpture, architecture, littérature, musique etc. Reste que l’institution ecclésiale (quelle que soit l’Église) est structurellement frappée de cette contradiction impossible à éliminer complètement : « ils disent et ne font pas ». Comme un défaut de fabrication qui empêche un objet d’être parfait, l’incohérence native qui affecte la pratique historique de l’Église ne peut être gommée, ni encore moins niée.

Tertio millennio adveniente: carta apostólica de Juan Pablo II:comentario teológico pastoralLors de la préparation du Jubilé de l’an 2000, Jean-Paul II a écrit en 1994 dans Tertio Millennio adveniente :

« Il est donc juste que, le deuxième millénaire du christianisme arrivant à son terme, l’Église prenne en charge, avec une conscience plus vive, le péché de ses enfants, dans le souvenir de toutes les circonstances dans lesquelles, au cours de son histoire, ils se sont éloignés de l’Esprit du Christ et de son Évangile, présentant au monde, non point le témoignage d’une vie inspirée par les valeurs de la foi, mais le spectacle de façons de penser et d’agir qui étaient de véritables formes de contre-témoignage et de scandale. » (n° 35)

« L’institution de l’Inquisition a été abolie. Comme j’ai eu l’occasion de le dire aux participants au Symposium, les fils de l’Église ne peuvent manquer de revenir dans un esprit de repentir sur « le consentement donné, surtout en certains siècles, à des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité » (15 juin 2004).

Quelle conclusion tirer de cette grave incohérence entre les Églises et leur message évangélique ?

 

1. Le réflexe du rejet

Rejeter en bloc ces institutions est le réflexe le plus tentant.

Ils  disent et ne font pas dans Communauté spirituelle page1-808px-L%C3%A9o_Taxil_-_%C3%80_bas_la_calotte.pdfC’est d’ailleurs le réflexe majoritaire en France où seuls 5 % se disent pratiquants alors que 50 % se disent catholiques. Le risque est grand de jeter le bébé avec l’eau du bain ! S’il n’est plus d’Église, qui annoncera l’Évangile ? Être chrétien sans Église devient vite très compliqué, et dérive en une sorte de vague sentiment religieux sans régulation, sans échange de confrontation avec d’autres. Bref, une petite religion à soi, dans l’air du temps individualiste, bricolé avec ce que chacun peut tirer du zapping entre tous les discours religieux disponibles.

 

2. L’enfouissement silencieux

Intimer aux institutions de se taire est une autre réaction tentante : puisque les appareils religieux se disqualifient eux-mêmes par leurs pratiques, qu’ils se taisent !

Mais Jésus, portant très lucide sur cette distorsion entre la parole et les actes, n’a jamais demandé aux scribes, aux chefs des synagogues ou aux prêtres juifs de ne pas parler. Au contraire : « faites ce qu’ils disent ». C’est donc qu’ils doivent continuer à enseigner dans la chaire de Moïse. S’ils ont conscience de leur incohérence, ils sauront prêcher avec humilité, sans jugement, en demandant pardon pour toutes les fois où ils n’incarnent pas un message plus grand qu’eux.

Résultat de recherche d'images pour "jean paul II mur de jérusalem"C’est le sens de la repentance ecclésiale initiée par Jean-Paul II au seuil du troisième millénaire. Pour reprendre l’image de Paul (2 Co 4, 5-7), nous savons que nous apportons au monde un trésor inestimable, mais c’est dans un vase d’argile, sans valeur. Le contenant doit s’effacer devant le contenu et reconnaître qu’il n’est pas à la hauteur, qu’il est indigne de porter le Christ. Alors ceux qui le reçoivent reconnaîtront que ce vase ne vaut rien par lui seul, mais que sans lui le trésor ne lui serait pas offert.

C’est ce que le concile Vatican II appelle la sacramentalité de l’Église : elle est signe d’une réalité autre, plus grande qu’elle-même, et cependant elle est le moyen privilégié pour être uni à ce Christ qu’elle désigne à tous.
C’est également ce que le Credo appelle la sainteté de l’Église. Si l’Église est (une) sainte (catholique et apostolique), ce n’est pas en raison de la sainteté de ses pratiques ou de ses institutions, massivement frappées d’incohérence, mais en raison de l’unique sainteté de Dieu qui diffuse à travers elle sans venir d’elle, qui se communique à l’humanité sans être possédée par quiconque. Dieu seul est saint, chantons-nous dans le Gloria et le Sanctus, et c’est cette unique sainteté qui se diffracte à travers l’Église pécheresse, pour le bien de l’humanité. En cela, l’Église est sainte de la sainteté de Dieu, non de la splendeur de ses bâtiments, de ses liturgies, de ses œuvres ou de ses institutions.

Laisser grandir l’ivraie et le bon grain est donc l’attitude que Jésus prône face aux pouvoirs religieux. Tout en dénonçant régulièrement les conséquences inhumaines des doctrines et des autorités en place : « Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. »

Que ce soit par rapport à l’argent, la sexualité, le pouvoir politique, les coutumes, le respect de l’autre etc. il est clair que chaque Église a besoin de réformer sa propre pratique sans cesse si elle veut ne pas être condamnée par l’Évangile d’aujourd’hui qu’elle proclame.

Et cela vaut pour chacun de nous. Nous avons tous des messages importants à faire passer.  Il serait coupable de se taire. Mais il serait tout aussi grave de ne pas s’appliquer ces messages à soi-même, de croire qu’il ne concernerait que les autres. Sans cette vertu cardinale qu’est l’humilité, c’est impossible. Avec l’humilité, nous acceptons d’être nous-mêmes remis en cause par ce que nous annonçons. Et l’humilité produit la miséricorde, pour les autres comme pour soi…

« L’Église, forte de la sainteté qu’elle reçoit de son Seigneur, s’agenouille devant Dieu et implore le pardon des péchés passés et présents de ses fils. […] Les chrétiens sont invités à prendre en charge, devant Dieu et devant les hommes offensés par leur comportement, les fautes qu’ils ont commises. […] Qu’ils le fassent sans rien demander en échange, forts du seul “amour de Dieu qui a été répandu dans nos cœurs” (Rm 5, 5) » (Jean-Paul II, 1998)

 

3. Faire sans dire ?

La troisième tentation serait de faire sans dire.

Comme si notre exemple était plus important que le message. conjugaison-verbe-enfouir-1 cohérence dans Communauté spirituelleComme si la parole n’ajoutait rien aux actes. Comme si la morale primait sur la foi. Comme s’il suffisait de voir pour croire. Or la foi naît de la prédication ! S’enfouir sans rien dire a été la réaction des années postconciliaires à l’ex-triomphalisme de l’Église en Occident. C’était une période nécessaire, après le déluge de leçons moralisatrices dont l’Église abreuvait le monde du haut de sa chaire. Cette période semble maintenant derrière nous. Si peu de personnes ont entendu parler du Christ qu’il redevient urgent de parler de lui, explicitement, pas de nous.
La foi ne se réduit pas à une vie morale ou solidaire ou respectueuse de la planète. La personne du Christ est plus grande que nos combats, et c’est vers elle que nous invitons à tourner l’oreille et les regards.
Faire sans dire reviendrait aujourd’hui à priver nos contemporains d’un accès explicite à l’Évangile. La question est brûlante en Algérie, en Égypte, au Yémen et dans tant de pays musulmans où la liberté religieuse est réduite au minimum. Elle est pleine d’avenir en Chine où la soif religieuse va exploser. Elle est lourde d’enjeux en Asie, où le dialogue interreligieux ne peut suffire. Reconnaissons que les protestants, et singulièrement des évangéliques, ont bien souvent plus de courage missionnaire que les autres chrétiens dans ce contexte contemporain difficile.

Impossible de faire sans dire ! À condition que l’annonce demeure humble, pleine de miséricorde, sans calcul ecclésial.

« Ils disent et ne font pas » : prenons cet avertissement du Christ d’abord pour nous-mêmes. Si nous mesurons avec réalisme et humilité cet écart en nous, nous pourrons aider nos Églises à faire de même, et en tirer toutes les conséquences…

 

 

LECTURES DE LA MESSE
Première lecture
« Vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute » (Ml 1, 14b – 2, 2b.8-10)
Lecture du livre du prophète Malachie
Je suis un grand roi – dit le Seigneur de l’univers –, et mon nom inspire la crainte parmi les nations. Maintenant, prêtres, à vous cet avertissement : Si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de glorifier mon nom – dit le Seigneur de l’univers –, j’enverrai sur vous la malédiction, je maudirai les bénédictions que vous prononcerez. Vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute pour la multitude, vous avez détruit mon alliance avec mon serviteur Lévi, – dit le Seigneur de l’univers. À mon tour je vous ai méprisés, abaissés devant tout le peuple, puisque vous n’avez pas gardé mes chemins, mais agi avec partialité dans l’application de la Loi. Et nous, n’avons-nous pas tous un seul Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Pourquoi nous trahir les uns les autres, profanant ainsi l’Alliance de nos pères ?

Psaume
(Ps 130 (131), 1, 2, 3)
R/ Garde mon âme dans la paix près de toi, Seigneur.

Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux ; je ne poursuis ni grands desseins, ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. Attends le Seigneur, Israël, maintenant et à jamais.

Deuxième lecture
« Nous aurions voulu vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais même nos propres vies » (1 Th 2, 7b-9.13)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, nous avons été pleins de douceur avec vous, comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons. Ayant pour vous une telle affection, nous aurions voulu vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais jusqu’à nos propres vies, car vous nous étiez devenus très chers. Vous vous rappelez, frères, nos peines et nos fatigues : c’est en travaillant nuit et jour, pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous, que nous vous avons annoncé l’Évangile de Dieu. Et voici pourquoi nous ne cessons de rendre grâce à Dieu : quand vous avez reçu la parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l’avez accueillie pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu qui est à l’œuvre en vous, les croyants.

Évangile
« Ils disent et ne font pas » (Mt 23, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux ; vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. Alléluia. (cf. Mt 23, 9b.10b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples, et il déclara : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ; ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi. Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères. Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé. »
Patrick BRAUD

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