L'homélie du dimanche (prochain)

12 juillet 2026

La belle espérance du semeur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La belle espérance du semeur

 

Homélie pour le 16° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

19/07/26 


Cf. également :

Le sperme et la zizanie
Accepter l’ivraie en chacun
Le levain dans la pâte : interprétations symboliques
Ecclesia permixta
La patience serait-elle l’arme des forts ?
Foi de moutarde !
Quelle est votre écharde dans la chair ?
Le pur et l’impur en christianisme

 

Toute parabole est polysémique : elle peut donner lieu à une multitude d’interprétations, de la plus littérale à la plus mystique en passant par la plus sociale. Notre parabole de l’ivraie et du bon grain ce dimanche (Mt 13,24-43) n’échappe pas à cette polysémie. Matthieu a sans doute ajouté l’interprétation allégorique après la fin de la parabole, pour ne pas laisser son lecteur dérouté face à cette histoire de semailles. L’allégorie cherche à identifier la personne ou l’objet qui se cache derrière chaque acteur de la parabole : semeur = fils de l’homme ; bon grain = fils du royaume ; ivraie = fils du mauvais etc. Il nous est permis – et même recommandé ! – de ne pas nous arrêter à cette interprétation de Matthieu, et de chercher d’autres manières de lire cette parabole.

 

Je vous en propose trois, trois paires de lunettes qui révèlent des significations différentes et pourtant vraies et fécondes.

 

1. Une lecture patristique : ne brûlez pas les hérétiques !

Les Pères de l’Église ne s’en sont pas privés : une parabole comme celle du semeur éclaire leur actualité marquée par les déchirements entre chrétiens. Ainsi saint Jean Chrysostome voit dans l’ivraie un symbole des « doctrines factices » qui pullulent au IV° siècle : Jésus ne serait pas Dieu, ou il aurait fait semblant d’être homme ; l’Esprit Saint ne serait qu’une modalité de la manifestation divine ; il y aurait trois Dieux, ou au contraire un Dieu sous trois formes ; le salut ne dépendrait que de nous, ou au contraire il ne dépendrait de nous en rien etc.

L’ivraie ressemble beaucoup au blé lorsqu’elle commence à pousser ; c’est pourquoi le démon la sème au milieu du froment, pour rendre la distinction difficile. Lorsque le maître demande aux serviteurs de ne pas arracher l’ivraie, de peur de déraciner aussi le bon grain, Chrysostome y voir un commandement de non-violence et même de patience envers nos ennemis (Homélie 46) :

Bûcher de Jeanne d'ArcSi vous les arrachez avant le temps, vous privez l’Église de leur future pénitence. Le Christ n’empêche pas de réprimer les hérétiques, de leur fermer la bouche, de leur retirer la liberté de prêcher, de dissoudre leurs assemblées ; mais il défend de leur ôter la vie.

Si le Maître refuse de détruire l’ivraie tout de suite, c’est pour deux raisons :

- pour éviter de blesser le blé qui pousse à côté.

- parce que beaucoup de ceux qui font aujourd’hui partie de l’ivraie changeront de vie et deviendront du bon grain.

Si on les avait coupés prématurément, l’Église aurait perdu un saint Paul, qui fut d’abord une ivraie stérile et persécutrice avant de devenir un vase d’élection.

 

« Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson ». Considérez la patience infinie du Maître. Il ne foudroie pas l’ennemi, il ne condamne pas le champ à la stérilité. Il attend. Il laisse au temps le soin de manifester la différence des fruits. »

 

L’Église aurait mieux fait d’écouter Chrysostome les siècles suivants : elle aurait évité les bûchers de l’Inquisition et les horreurs des croisades… 

Notre parabole s’inscrit en ce sens dans la droite ligne de la sagesse la première lecture (Sg 12,13-19) : « Ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose […] Toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion ».

Même l’ivraie sera finalement utile lorsque, liée en bottes à la moisson finale, elle produira lumière et chaleur en brûlant dans les fours et les foyers domestiques ! 

‘Ne brûlez pas les hérétiques !’ semble nous dire Chrysostome, car Dieu s’en chargera la fin des temps, et même là leur flambée sera utile !

 

Devenir un acteur de la belle espérance, voilà une première lecture courageuse et à contre-courant : ne jamais désespérer de la conversion du méchant, et nous le premier !

 

2. Une lecture psychanalytique : intégrer la part d’ombre qui est en nous

« Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint et sema de l’ivraie parmi le blé… » (Mt 13, 25)

Pour la psychanalyse, le sommeil des serviteurs n’est pas une simple défaillance de la vigilance pastorale, il est la condition sine qua non de la levée de la censure. Le sommeil, c’est le moment où le Moi baisse la garde, permettant aux formations de l’Inconscient de s’immiscer dans le champ de la conscience.

L’« ennemi » n’est pas une force extérieure (le Diable), mais cette altérité radicale qui loge au plus intime de nous-mêmes — ce que Jacques Lacan nommait l’extimité. Cet ennemi, c’est le refoulé. Il profite du relâchement nocturne pour accomplir son travail de sape et semer ce qui va venir parasiter le discours conscient. L’ivraie, ce sont nos motions pulsionnelles, nos désirs inavouables, nos symptômes, qui poussent dans le même terreau que nos intentions les plus nobles (le bon grain).

Le refus de l’arrachage immédiat consacre la nécessité du temps pour comprendre. Le maître n’ordonne pas de faire « comme si » l’ivraie n’existait pas. Il refuse le refoulement comme la dénégation. Le mal est là, il faut faire avec. Le sujet doit alors consentir à sa propre division. Être humain, c’est accepter d’être à la fois le champ, le bon grain et l’ivraie. C’est le renoncement au narcissisme de la perfection.

 

La belle espérance du semeur dans Communauté spirituelle 61kWSHhW5dL._SL1500_Dans une perspective plus jungienne, le bon grain représente ma personnalité la plus lumineuse, le moi idéal, moralement et socialement acceptable et spirituellement pur.

L’ivraie, quant à elle, est la manifestation spontanée de l’Ombre. Elle pousse sans qu’on l’ait consciemment voulu, précisément parce qu’elle a été semée dans « la nuit » de notre inconscient personnel.

« Tout le monde porte une ombre, et moins elle est incorporée dans la vie consciente de l’individu, plus elle est noire et dense », observe C. G Jung (Psychologie et religion, ch. 3).

Vouloir ignorer l’ivraie, c’est encourager l’Ombre à agir dans notre dos. Plus nous projetons une image de pureté absolue (le bon grain sans tache), plus l’Ombre s’épaissit et se manifeste de manière sauvage.

D’où la peur panique des serviteurs qui voient resurgir la part d’ombre qu’ils croyaient avoir exclue. C’est le réflexe des pharisiens : vouloir arracher chez l’autre ce qu’ils ne peuvent accepter en eux-mêmes. Les plus violents dans la lutte contre la corruption ou l’immoralité sont le plus souvent des gens qui refusent de reconnaître que cela les traverse eux aussi. « Car cela signifie accepter que l’on est aussi ce que l’on méprise ».

 

À la fin de la parabole, l’ivraie est liée en bottes pour être « brûlée », tandis que le blé entre dans le grenier. Dans une lecture alchimique — un domaine que Jung a longuement exploré —, le feu ne détruit pas la matière, il la transforme. C’est l’étape de la calcinatio.

L’Ombre contient de l’or caché. L’ivraie, lorsqu’elle est enfin reconnue, acceptée et « consumée » par le feu de la conscience, libère une énergie précieuse. Nos défauts, nos colères, nos jalousies, une fois intégrés et canalisés, se transforment en forces de discernement, en limites saines et en compassion pour l’imperfection d’autrui.

La moisson finale n’est donc pas l’éradication d’une partie de soi, mais le moment de la synthèse : le Soi (le Maître du champ) rassemble l’expérience vécue. Le sujet qui a accepté de traverser la confrontation avec son ivraie n’est plus un homme « pur », mais un homme entier, mûr pour le grenier de la conscience éveillée.

 

« C’est une chose bien connue que de dire que nous devons accepter le plus petit de nos frères comme s’il s’agissait du Christ lui-même. C’est la règle de base de la charité chrétienne. Mais que se passe-t-il si nous découvrons que ce plus petit de nos frères, le plus mendiant de tous les mendiants, le plus insolent de tous les offenseurs, le véritable ennemi lui-même, se trouve en nous, qu’il est notre propre Ombre, notre propre part d’infériorité ? »

 

Image-11 espérance dans Communauté spirituelle« Nous projetons cette infériorité sur le voisin, nous faisons la guerre à l’hérétique, au pécheur, à celui qui pense autrement, pour ne pas avoir à mener la guerre sainte à l’intérieur de notre propre maison.

[…] Quel bien puis-je faire au monde si je nourris le mendiant extérieur, mais que je laisse mourir de faim le mendiant intérieur ? Si je pardonne à mon ennemi, mais que je refuse de pardonner à cette bête blessée, à cette ivraie qui pousse en moi-même ?

Quiconque refuse de regarder son Ombre en face est condamné à la vivre de manière névrotique. Ce que nous refoulons ne meurt pas ; cela vit dans l’inconscient, cela fermente, et cela finit par éclater sous forme de symptômes, de dépressions ou de violences projetées sur autrui. L’homme qui n’a pas traversé l’enfer de ses propres passions ne les a jamais surmontées. Elles logent dans la maison d’à côté et, à tout moment, une étincelle peut y mettre le feu.

L’intégration de l’Ombre est le premier pas indispensable vers l’individuation, vers cette totalité de l’être qui n’est pas la perfection, mais la complétude. L’homme entier sait qu’il contient la lumière et les ténèbres, le bon grain et l’ivraie, et c’est précisément dans cette tension acceptée qu’il trouve sa véritable force et sa véritable dignité. »

 

Il est facile d’aimer l’autre dans sa misère, mais insupportable de s’aimer soi-même dans sa propre déchéance (l’ivraie intérieure). Tout comme le Maître de la parabole refusait qu’on arrache l’ivraie par la violence, Jung affirme que condamner moralement son Ombre ne fait que l’enfermer dans une « fermentation » dangereuse.

Il emploie le mot « complétude » en opposition à la « perfection ». Le but de l’existence humaine n’est pas de devenir un être purement lumineux (une illusion narcissique), mais un être complet, capable de dire « oui » à l’ensemble de son paysage intérieur.

 

« La belle espérance » dont nous sommes les acteurs dans cette lecture analytique réside dans la bonne nouvelle de l’acceptation de soi, en intégrant la part d’ombre qui est en nous, jusqu’à en faire même un moteur pour aimer davantage (en aimant l’autre tel qu’il est).

 

3. Une lecture girardienne : refuser la logique du bouc émissaire

Dans l’anthropologie girardienne, le conflit ne naît pas de la différence, mais de la ressemblance. Le désir est mimétique : nous désirons ce que l’autre désire, et nous finissons par nous imiter réciproquement dans nos rivalités, devenant des ‘doubles’ interchangeables.

L’ivraie et le blé, au début de leur croissance, sont morphologiquement indiscernables (l’ivraie de la Bible est le lolium temulentum, ou ivraie enivrante, dont l’herbe ressemble à s’y méprendre à celle du froment). Ils partagent le même espace, les mêmes ressources. L’ivraie représente ici la crise mimétique : cette situation sociale où les hommes, emportés par leurs rivalités, perdent leurs différences et se mélangent dans un chaos indifférencié. L’« ennemi » (Satan, qui signifie littéralement l’Accusateur) est la personnification du processus mimétique lui-même, qui introduit la discorde et la confusion au cœur de la communauté.

 

Face à la crise, la réaction des serviteurs est immédiate et viscérale :

“Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?” (Mt 13, 28)

81DbD10dmCL._SL1500_ paraboleC’est le réflexe girardien par excellence : la recherche frénétique d’un bouc émissaire pour rétablir l’ordre. Les serviteurs croient agir au nom du Bien, du Maître et de la pureté du champ. Ils pensent que s’ils éliminent l’élément perturbateur (l’ivraie), le calme reviendra et le champ sera sauvé. C’est l’illusion fondatrice de toutes les chasses aux sorcières, de tous les totalitarismes et de tous les lynchages collectifs.


La foule persécutrice est toujours convaincue de sa propre innocence et de la culpabilité absolue de sa victime. En voulant « arracher » l’ivraie, les serviteurs s’apprêtent à déclencher une violence sacrée, un mécanisme d’exclusion pour purifier la communauté.

La réponse du Maître est le cœur de la révélation évangélique selon Girard : il brise net le cercle vicieux de la violence sacrificielle. « Non, de peur qu’en cueillant l’ivraie, vous ne déraciniez aussi le bon grain. »

Girard explique que la violence humaine est incapable de séparer de manière juste le coupable de l’innocent. Lorsque la foule se déchaîne pour « purifier » la société, elle détruit indifféremment le blé et l’ivraie. Pire encore : en devenant persécuteurs, les serviteurs du « Bien » se transformeraient instantanément en doubles violents de ce qu’ils combattent. Ils deviendraient eux-mêmes de l’ivraie.

Le Christ, par cette réponse, refuse de cautionner la violence légitime. Il prive les hommes de leur exutoire sacrificiel favori : le lynchage purificateur.

 

L’ordre de laisser croître le blé et l’ivraie ensemble jusqu’à la moisson est une exigence de non-violence absolue dans le temps présent. L’humanité doit renoncer à l’épuration violente. Elle doit accepter de vivre dans un monde imparfait, mélangé, sans essayer de régler ses crises par l’exclusion ou le meurtre. Le non-jugement est la règle si nous voulons demeurer humains.

On peut s’étonner d’ailleurs que le pape Léon XIV cite un passage de Tolkien, dans son encyclique sur l’IA (Magnifica Humanitas), qui contredit frontalement l’enseignement de Jésus dans notre parabole :

« Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que  nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver » (MH n° 213).

Le problème est que, justement, déraciner le mal (en matière d’IA comme dans d’autres domaines) est non seulement impossible mais même dangereux… Mieux vaut accompagner, orienter et humaniser l’usage de l’IA plutôt que de vouloir la purifier. Comme tout ce que produit le génie de notre « magnifique humanité », l’IA est « mélangée », et ceux qui voudraient en arracher l’ivraie nous feraient courir de grands risques…

La séparation finale (la moisson) est explicitement déléguée aux anges, c’est-à-dire à une instance divine et transcendante, hors du temps humain.
Pour Girard, cela signifie deux choses :
- la fin de la violence sacrée : Dieu seul détient le jugement, précisément parce que la justice divine n’utilise pas les mécanismes humains du lynchage, mais la belle espérance de la conversion du pécheur.
- la révélation des secrets : la moisson est le moment de la vérité nue. Ce texte, comme le dit Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, révèle ce que les mythes ont toujours caché : que nos structures sociales et nos systèmes de justice humaine sont souvent fondés sur l’illusion persécutrice. En interdisant l’arrachage, la parabole protège le bon grain de la fureur des hommes.

C’est le mécanisme anthropologique du bouc émissaire. Ne pouvant supporter l’imperfection en moi, ou ne pouvant supporter la crise et le désordre dans la communauté, je cherche un coupable. Je désigne une ivraie extérieure : c’est la faute de mon conjoint, c’est la faute des immigrés, c’est la faute des pécheurs, c’est la faute de mon voisin. 

Et là, le Maître se dresse comme le protecteur absolu des innocents. « Non, vous allez déraciner le bon grain. » Girard nous montre que la violence humaine est structurellement aveugle. Dès que les hommes prennent les armes pour purifier la société ou l’Église par la force, ils deviennent précisément les doubles violents de ce qu’ils prétendent combattre. En voulant arracher l’ivraie, les serviteurs se transforment eux-mêmes en ivraie persécutrice.

Jésus, par cette parabole, désarme nos mains. Il nous interdit de sacrifier quiconque sur l’autel de notre besoin de pureté. Le jugement n’appartient pas aux hommes, car les critères des hommes sont faussés par leur propre violence mimétique.

 

Avec cette parabole, 

le-bon-grain-et-l-ivraie.11 semeur- Jean Chrysostome nous invite à la non-violence et à la patience envers nos ennemis, en vertu de la belle espérance d’une conversion offerte à tous ; 

- Sigmund Freud et Carl Jung nous permettent d’y lire la possibilité de consentir à nos clivages intérieurs, en intégrant la part d’ombre qui en nous, au nom de la belle espérance d’une humanité unifiée en Christ ; 

- Au nom de la belle espérance, René Girard nous permet d’y voir la dénonciation de toute logique sacrificielle où la violence devrait s’exercer contre un bouc émissaire…

Ce ne sont là que trois lectures, trois interprétations : il y en a tant d’autres ! 

Qu’au moins celles-là nous aident à nous convertir, au lieu de vouloir arracher le mal chez l’autre ou en nous !

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Après la faute tu accordes la conversion » (Sg 12, 13.16-19)


Lecture du livre de la Sagesse
Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.


PSAUME
(Ps 85 (86), 5-6, 9ab.10, 15-16ab)
R/ Toi qui es bon et qui pardonnes, écoute ma prière, Seigneur. (cf. Ps 85, 5a.6a)


Toi qui es bon et qui pardonnes,
plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent,
écoute ma prière, Seigneur,
entends ma voix qui te supplie.


Toutes les nations, que tu as faites,
viendront se prosterner devant toi,
car tu es grand et tu fais des merveilles,
toi, Dieu, le seul.


Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité !
Regarde vers moi,
prends pitié de moi.


DEUXIÈME LECTURE
« L’Esprit lui-même intercède par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26-27)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.


ÉVANGILE
« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson » (Mt 13, 24-43)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’ Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela.’ Les serviteurs lui disent : ‘Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?’ Il répond : ‘Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.’ »
Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. »
Il leur dit une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »
Et cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole, accomplissant ainsi la parole du prophète : J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde.
Alors, laissant les foules, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal ; ils les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Patrick BRAUD

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5 juillet 2026

Mon endurcissement volontaire

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Mon endurcissement volontaire

 

Homélie pour le 15° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

12/07/26 


Cf. également :

Le semeur de paraboles
Prenez-en de la graine !
Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne
Le management du non-agir
Le pourquoi et le comment

 

1. Le métro étanche

La semaine dernière dans le métro parisien, j’observais attentivement les comportements des passagers de la rame : Mon endurcissement volontaire dans Communauté spirituelle mobile-dans-metroles regards ne se croisaient pas, aucune parole ne s’échangeait. Sur environ 50 usagers, une trentaine avait les yeux rivés sur l’écran de leur smartphone, faisant défiler frénétiquement vidéos ultracourtes ou messages d’émojis. Les autres, écouteurs ou casque vissés dans les oreilles, semblaient ailleurs, hypnotisés par leur musique.

Le tout dans un silence humain où le fracas du métro était la seule respiration, mécanique, rythmant le voyage.

Me revenaient alors en mémoire les images, les odeurs et les sons d’un voyage en train entre Ouagadougou et Abidjan, dans le train qu’on appelait alors ‘ la Gazelle’ dans les années 80. Ce n’était que rires, éclats de voix, conversations hautes en couleurs, avec des regards croisés, des bébés qui tétaient, des poulets qui s’échappaient du panier…

Nous sommes passés de ce monde à l’autre pour le meilleur (la technologie) et pour le pire (la solitude). Devant ces visages rivés à leur écran et ces oreilles enveloppées d’un bruit permanent, nous pourrions reprendre la phrase de Jésus dans l’évangile de ce dimanche (Mt 13,1-23) : « Ils regardent sans voir, ils écoutent sans comprendre ».

Essayons d’analyser les enjeux spirituels de ce constat amer que le Christ pourrait encore porter sur nos comportements occidentaux en ce siècle.

 

2. Ils regardent sans voir

Le défilement frénétique de vidéos de quelques secondes, images ou messages sur notre smartphone a un nom anglais comme on les aime : le doomscrolling, quand le pouce fait glisser d’une page à l’autre sur l’écran, à toute vitesse, indéfiniment.

61cAwReh7iL._SL1500_ homosexualité dans Communauté spirituelleImpossible alors au cerveau humain d’analyser, d’assimiler et encore moins de mémoriser ce qui défile ainsi sans arrêt. Les jeunes ont même inventé le speedwatching : regarder les vidéos en accéléré (x 1,5 ou x 2) pour ingurgiter davantage de contenu plus rapidement ! Derrière cette avidité se cache ce qu’on appelle le FOMO (Fear Of Missing Out) : la peur de rater quelque chose. Face à l’infobésité (la profusion de contenus), l’accéléré devient une stratégie de survie cognitive pour « tout voir » et rester à la page, quitte à survoler. À force de consommer ces formats ultra-courts et rythmés, le cerveau s’habitue à un rythme de distribution de dopamine très élevé. Le rythme normal d’une parole humaine ou d’un film classique est alors perçu comme « lent » ou « ennuyeux ». On est en plein dans la consommation de surface…

 

Un chercheur – Bruno Patino – a décrit le phénomène dans son essai : « La civilisation du poisson rouge » (Grasset, 2019). Les nouvelles applications du numérique sont conçues pour créer une dépendance qui maintient nos yeux collés aux écrans sans que notre esprit soit éveillé.

« Sans repos possible, gorgés de dopamine, nous veillons sans relâche. L’alerte permanente, l’exploitation de notre passivité, la flatterie de notre narcissisme et la prise en charge par l’annonce immédiate de ce qui est à venir scandent nos existences numériques ». Plus loin, il alerte sur le risque de voir notre société se peupler « d’humains au regard hypnotique qui, enchaînés à leurs écrans, ne savent plus regarder vers le haut ».

Voilà comment les jeunes générations sont conduites à « regarder sans voir ». Dans une économie où capter leur attention est source de revenus (publicitaires) par les médias, elles sont manipulées pour consommer sans répit, jusqu’à épuisement, des images qui les façonnent et les influencent bien au-delà de leur liberté et de leur conscience. Cette « économie de l’attention » (Herbert Simon, prix Nobel d’économie) détruit notre volonté profonde (ce que Jésus appelle le « cœur » ou la « bonne terre »).

« L’économie de l’attention ne se contente pas de détourner notre attention de ce que nous voulons faire, elle façonne la nature même de nos désirs. En fin de compte, elle aliène la capacité humaine à vouloir ce que nous voulons vouloir ». 

« La dynamique de l’économie de l’attention tend à vider l’esprit humain de sa capacité de réflexion à long terme, nous emprisonnant dans un présent perpétuel et superficiel » [1].

 

3. Ils écoutent sans comprendre

 IVGFaites le test : combien de temps pouvez-vous rester en silence, sans parole ni musique dans les oreilles ? Plus difficile encore : demandez aux passagers du métro d’enlever leurs  écouteurs, de se parler, d’échanger, de discuter… L’angoisse du vide est si prégnante que nous sommes prêts à tout pour la combler : musique perpétuelle en bruit de fond, chaînes d’info en continu, bluetooth dans les oreilles…

Mais écoutons-nous vraiment ? Qui est capable de reformuler précisément ce que ses voisins lui ont confié ? Qui peut synthétiser, analyser, critiquer le flot de paroles qui s’est abattu sur  lui en une journée ?

Dès qu’un moment de vide apparaît (dans les transports, une file d’attente, avant de s’endormir), nous sortons notre téléphone. Nous saturons volontairement notre cerveau de bruit pour ne pas avoir à écouter les questions de notre conscience ou la voix intérieure de Dieu. La parabole du semeur nous dirait que c’est étouffer la Parole sous les « ronces » (les soucis du monde et la séduction des richesses matérielles, comme le dit Jésus plus loin dans la parabole).

 

4. D’Isaïe à Jésus, l’endurcissement volontaire

Outre la solitude qui se répand comme une épidémie technologique, cette saturation de la vue et de l’ouïe produit à la longue ce que l’Évangile appelle un endurcissement volontaire.

Nous choisissons la superficialité pour éviter le coût de la profondeur. Comme au temps d’Isaïe, c’est un mécanisme de défense : nous sentons bien que si nous laissions nos yeux vraiment voir et nos oreilles vraiment entendre, nous serions saisis par une exigence de vérité qui bouleverserait tout notre mode de vie.

La phrase citée par Jésus provient très exactement d’Isaïe 6,9-10. Il s’agit du récit de la vocation du prophète, au VIII° siècle avant notre ère (vers 740 av. J.-C.), au moment où il entre dans le Temple de Jérusalem et reçoit sa mission de la part de Dieu.

 semeurÀ ce moment précis, le royaume de Juda traverse une crise politique et spirituelle majeure. Les élites et le peuple se détournent de l’Alliance, préférant les alliances politiques matérielles et l’idolâtrie à la confiance en Dieu. Lorsque Dieu envoie Isaïe, il lui donne une feuille de route qui ressemble à un constat d’échec anticipé, ironique et tragique :

« Va, et dis à ce peuple : Écoutez toujours, et ne comprenez pas ! Regardez toujours, et ne sachez pas ! Rends insensible le cœur de ce peuple, endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux… » (Is 6,9-10).

Ce texte hébreu est un constat d’endurcissement volontaire : Isaïe ne vise pas une incapacité intellectuelle des Juifs de son temps. Il dénonce une fermeture obstinée. Le peuple a fermé ses propres yeux pour ne pas voir ses injustices et ses fautes. Plus Isaïe va prêcher la vérité, plus cette vérité va irriter le peuple et l’enfoncer dans son refus. La parole de Dieu agit ici comme un révélateur : elle met en lumière la mauvaise foi d’une nation qui refuse de se convertir pour être guérie. Elle annonce l’exil inévitable comme conséquence de cet aveuglement.

 

 smartphoneLorsque Jésus cite ce passage en Mt 13,14-15, il l’applique directement aux foules qui le pressent sur le rivage alors qu’il enseigne depuis une barque : « Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est épaissi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai » (Mt 13,14-15).

Pour ceux qui cherchent la vérité, la parabole du semeur ouvrira une réflexion profonde, une aventure intérieure. Ils entendent une histoire de jardin, mais comprennent qu’il s’agit de l’accueil de la Parole de Dieu dans leur existence. Ils voient un maître de sagesse enseignant depuis une barque, mais devinent qu’il y a là bien plus que les gourous habituels.

Les autres, les curieux superficiels, entendront dans la parabole sans la comprendre ni même chercher à l’interpréter : une jolie histoire, puis on passe à autre chose. Ils regardent Jésus prêcher depuis la barque, mais ne verront ni un sage ni un prophète, seulement un influenceur de plus, comme il y en a tant.

 

Il y a cependant une différence majeure dans la manière dont Jésus applique le texte. Chez Isaïe, l’ordre de « boucher les yeux » semblait venir de Dieu comme un jugement. Chez Matthieu, Jésus cite la version grecque (la Septante) qui insiste sur la responsabilité humaine : « Le cœur de ce peuple s’est épaissi ; ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux… » (Mt 13, 15). Leur aveuglement est volontaire. Il vient d’eux, pas de Dieu.

 

5. Deux exemples actuels d’endurcissement volontaire : l’IVG et l’homosexualité

Si l’endurcissement à l’époque d’Isaïe prenait la forme de l’idolâtrie païenne, et à l’époque de Jésus celle du légalisme religieux, notre époque a développé ses propres formes d’endurcissement volontaire.

Aujourd’hui, cet endurcissement ne se manifeste pas par un refus brutal de la vérité, mais par une anesthésie choisie et une organisation méthodique de notre propre distraction. C’est un blindage de l’esprit et du cœur pour se protéger de ce qui dérange.

Appliquons cela à deux débats de société particulièrement sensibles.

 

– L’IVG

Les chrétiens reprochent à la Doxa ambiante un aveuglement volontaire sur la réalité vivante de l’embryon ou du fœtus. Les partisans de l’IVG endurcissent volontairement leur cœur et leur conscience en refusant de considérer la dignité humaine de ceux qu’ils considèrent comme un amas de cellules. Or nous savons – sans hésitation possible - que la vie humaine est commencée dès les premiers jours de la conception. L’imagerie médicale moderne (échographie 3D/2D) montre avec précision le développement précoce de la vie humaine (battements de cœur dès les premières semaines, succion du pouce, réactions aux stimuli etc.).

echographie-fille-5Il faut avoir le cœur endurci et les yeux voilés pour occulter le fait qu’il s’agit d’une vie humaine unique. L’idéologie « progressiste » fait le choix délibéré de regarder une échographie sans voir l’être humain qu’elle représente, afin de préserver la sacro-sainte autonomie individuelle sans conflit de conscience. Si c’est une chose, alors l’IVG peut l’éliminer sans se poser de questions. Si c’est un être humain (même potentiel), la décision d’avorter a une tout autre conséquence…

S’il vous paraît impossible qu’un peuple s’endurcisse volontairement devant le mal, songez à la pratique de l’esclavage au long des siècles. Depuis l’Antiquité grecque ou romaine jusqu’au commerce triangulaire européen en passant par les califats musulmans, les razzias entre tribus africaines, la plupart des civilisations raffinées étaient habituées à l’exploitation d’esclaves à leur service. D’ailleurs, ni Paul ni même Jésus n’ont songé à remettre en cause cette institution de l’esclavage, tant il était impensable à l’époque  d’y voir autre chose qu’un ordre naturel. Sans ses 400 000 esclaves, la cité de Rome n’aurait pas pu faire vivre ses 600 000 citoyens dans l’opulence de l’apogée de l’empire. Si l’on a pu pendant des millénaires trouver « normal » de réduire les vaincus, les barbares, les ‘inférieurs’ en esclavage, en toute bonne conscience, comment s’étonner qu’on ferme aujourd’hui les yeux sur l’élimination volontaire d’une grossesse sur quatre [2] ? … Pire encore : cet endurcissement du cœur se déguise en progrès, en victoire de la liberté individuelle, au point d’être désormais inscrite dans la Constitution française ! Les générations suivantes nous jugeront aussi sévèrement que nous le faisons pour l’esclavage ou la colonisation…

Pour être intellectuellement honnête, il faut signaler que les partisans de l’IVG reprochent ce même endurcissement volontaire à leurs opposants. Ceux-ci ne voudraient pas voir la souffrance des femmes enceintes sans l’avoir désiré. Comme quoi l’endurcissement du regard et de l’écoute n’est pas réservé à un seul camp, hélas !

 

– L’homosexualité

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L’homosexualité en Afrique

Le durcissement récent des lois anti-homosexualité au Sénégal a relancé le débat chez nous : comment !? est-il possible au XXI° siècle de ne pas approuver et reconnaître l’homosexualité comme une forme ordinaire et équivalente à l’hétérosexualité ? Les ‘progressistes’ s’étonnent  que d’autres cultures ne partagent pas leur vision sur le couple et la différence sexuée. Ils  voudraient que la théorie du genre s’impose partout : l’identité homme/femme ne serait qu’une construction sociale, et chacun aurait le droit de choisir la sienne. Les Africains protestent : l’Occident s’endurcit volontairement en niant les données de la nature biologique, de la génétique ou de l’anatomie au profit d’idéologies basées sur le seul ressenti individuel.

On comprend alors les accusations de décadence portées par la majorité des Africains [3] (mais aussi des Russes, ou des Américains évangéliques etc.) à l’encontre d’un Occident volontairement aveugle et sourd à l’importance fondamentale de la différence homme/femme, à la fois biologique et anthropologique. L’Occident regarde le corps humain sans voir son altérité constitutive. Il entend dans les revendications des LGBTQIA+ le seul désir individuel sans en comprendre les enjeux de société ni le sens profond des bouleversements qu’elles apportent.

Là encore, pour être honnête intellectuellement, il faut signaler l’endurcissement volontaire symétrique : les anti-LGBT peuvent refuser de voir l’amour réel qui existe entre deux personnes de même sexe, ou la souffrance d’une personne « en dissonance avec son genre assigné ». L’hypocrisie religieuse menace toujours, derrière l’apparente dénonciation de la ‘déviance’.

 

Quel est mon endurcissement volontaire ?

On constate donc que chaque camp accuse l’autre d’aveuglement. Les uns reprochent aux autres de ne pas voir la réalité biologique de la vie naissante ; les autres reprochent aux premiers de ne pas entendre la détresse concrète des personnes. Le danger est grand alors d’utiliser la parole de Jésus comme une arme pour disqualifier notre prochain.

Or Jésus ne nous a pas donné sa Parole pour que nous l’appliquions aux erreurs du voisin ! La Parole de Dieu est un miroir pour chacun. Elle nous demande : 

Toi, qu’est-ce que tu refuses de voir ? 

Où se situe ton endurcissement ? 

Où sont tes angles morts ? 

 

Sommes-nous capables de regarder le monde avec les yeux de la vérité, mais aussi avec les yeux de la miséricorde ? Ou préférons-nous le confort de nos jugements tout faits qui nous évitent l’effort de la rencontre ?

 

La parabole du semeur n’est pas une machine de guerre contre des opinions opposées aux miennes. Elle est une parole pour moi, pour m’interroger sur les différents terreaux dont je suis composé, et ainsi préparer la bonne terre qui est en moi à accueillir l’Évangile.

 

Seigneur Jésus,

Délivre-moi du mal de ce siècle : 

Cette illusion de tout voir qui me rend aveugle à l’essentiel, 

Ce flot de bruit qui m’empêche d’entendre ta voix.

 

Arrache mon esprit au piège des écrans et de la hâte, 

Et guéris mon cœur de l’indifférence qui le blinde. 

Fais taire en moi les certitudes faciles et les jugements tout faits.

 

Donne-moi, Seigneur, la grâce du silence et de la présence. 

Apprends-moi à regarder mon prochain pour le voir vraiment, 

Et à écouter ta Parole pour la comprendre et la laisser me transformer.

 

Fais de mon âme une bonne terre, 

Afin qu’au milieu de ce monde distrait, 

Je sache m’arrêter, t’accueillir et porter du fruit.

Amen.

 

________________________________

[1]. James Williams, Scanné : Choisir sa vie à l’ère du capitalisme de l’attention, Éditions Allia, 2019.
[2]. En 2024, le ratio en France est de 38 IVG pour 100 naissances vivantes (DREES, Études et Résultats n° 1350, septembre 2025)
[3]. 32 États africains sur 54 criminalisent l’homosexualité. La réprobation sociale est forte chez les autres États également.

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)


Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, donnant la semence au semeur et le pain à celui qui doit manger ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. »


PSAUME
(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)


Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.


Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.


Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.


Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !


DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.


ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia. La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

 

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28 juin 2026

Le Seigneur des tout-petits

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le Seigneur des tout-petits

 

Homélie pour le 14° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

05/07/26 


Cf. également :

La guerre, pile et face
La sécession des élites selon Jésus
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
C’est dans la fournaise qu’on voit l’humble
En joug, et à deux !
Épiphanie : que peuvent les religions en temps de guerre ?
Petite théologie de la guerre
Justice et Paix s’embrassent

 

Le paradoxe de la connaissance de Dieu

À l’université ou en grande école, normalement, plus le sujet est difficile, plus il faut être savant. Dans la vie quotidienne, plus les questions sont complexes, plus il faut être sage pour les débrouiller. Les grandes religions proposent toutes des degrés d’initiation qu’il faut gravir les uns après les autres pour s’élever spirituellement. Elles réservent l’interprétation de leurs textes sacrés à des docteurs éminents. Elles glorifient les virtuoses de la foi que sont leurs théologiens, leurs martyrs, leurs grandes figures.

Et voilà que – patatras ! – Jésus renverse radicalement les perspectives :

De l'infiniment grand à l'infiniment petit « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11,25).

C’est cela le paradoxe chrétien de la connaissance de Dieu : le plus Grand se laisse saisir par le plus petit, le Créateur des mondes est inaccessible à la pensée complexe, mais connu des gens simples et humbles.

Plus Dieu est grand, plus il est facile aux petits de le rencontrer !

Jésus s’adresse au « Père, Seigneur du ciel et de la terre ». En une seule phrase, il unit la tendresse la plus absolue — le Père — à la majesté la plus grande — le Seigneur de l’univers. Et ce Dieu, qui tient les galaxies dans sa main, a un secret. Un secret qu’il ne livre pas aux grands de ce monde, mais qu’il murmure à l’oreille des plus fragiles. 

 

Le contexte de cette déclaration est un échec apparent de la mission de Jésus.

Juste avant ce verset, Jésus a essuyé des critiques et des refus de la part des villes de Galilée (Corazine, Bethsaïde) [1]. Ce ne sont pas les ignorants qui l’ont rejeté, mais les élites religieuses et intellectuelles de l’époque. Sa prière est une réponse à ce contraste : l’Évangile ne semble pas « prendre » là où on l’attendrait.

 

C’est donc d’abord un constat, tristement réaliste : les classes moyennes et supérieures ont du mal à accepter l’Évangile. Surtout les diplômés et les hauts responsables en poste : ‘qui est ce soi-disant prophète qui vient nous faire la leçon ? Où sont ses diplômes ? De quelle autorité religieuse, ou universitaire peut-il se réclamer ?’

Les sages et les savants dont Jésus déplore l’aveuglement sont ainsi traversés par une triple tentation :

- L’autosuffisance : Ils croient déjà tout savoir ; leur cœur est « encombré » de leurs propres certitudes. Ils croient ne pas avoir besoin d’autre éclairage que le leur.

- L’orgueil spirituel : Leur connaissance – bonne a priori – devient un obstacle à la rencontre. Quelqu’un qui pense posséder la vérité par ses propres forces ne peut plus recevoir la Révélation comme un don.

- La pensée close : par une sorte de blindage intellectuel et idéologique, ils se ferment à l’inattendu, à la nouveauté de Dieu. Ils excluent par avance ce qui n’est pas compatible avec leur système de pensée.

 

Le Seigneur des tout-petits dans Communauté spirituelleEst-ce à dire que Dieu aime l’ignorance ? Est-ce un éloge de la bêtise ? Certainement pas. L’Église a toujours encouragé l’usage de la raison et de l’intelligence.

Le problème que Jésus pointe ici, ce n’est pas l’intelligence de la tête, c’est l’encombrement du cœur. Les « sages et les savants » dont il parle, ce sont ceux qui sont pleins d’eux-mêmes. Ce sont ceux qui pensent que, par leurs diplômes, leur maîtrise de la Loi ou leur situation sociale, ils ont fait le tour de la question de Dieu.

Quand on croit tout savoir, on ne peut plus rien apprendre. Quand on pense posséder la vérité, on ferme la porte à la rencontre. Ces « sages » avaient enfermé Dieu dans des concepts, dans des règles, dans un système. Ils attendaient un Messie qui leur ressemble, un Messie puissant et validé par leurs théories. En étant trop « savants », ils sont devenus aveugles à la nouveauté de Dieu qui passait devant eux sous les traits d’un charpentier de Nazareth. Leurs connaissances étaient devenues un écran de fumée entre eux et la réalité de l’Amour.

 

« Ce n’est pas l’intelligence qui manque pour comprendre les choses de Dieu, c’est l’humilité » (Saint Augustin).

 

Comment pourrions-nous programmer une alarme intérieure qui se déclencherait chaque fois que notre savoir ou notre sagesse nous ferme à l’accueil de l’autre, du Tout-Autre ?

 

Les nēpios

Jésus rend grâce pour l’accueil que les tout-petits (νπιος, nēpios) réservent à la grâce que Dieu leur offre. Qui sont ces nēpios?

parole-de-Dieu-pour-les-humbles-1-scaled ignorance dans Communauté spirituelleEn grec, νπιος désigne l’enfant qui ne parle pas encore, celui qui est dans une dépendance totale vis-à-vis de ses parents. Le mot vient de la racine nê (privatif) et épos (la parole). Étymologiquement, c’est celui qui est in-fans (en latin), celui qui ne peut pas encore s’exprimer par lui-même.

Le « tout-petit », au sens spirituel, c’est celui qui a gardé une capacité d’émerveillement. C’est celui qui sait qu’il n’est pas sa propre source. Il ne cherche pas à « saisir » Dieu comme on capture une proie, il se laisse saisir par Lui. Les tout-petits, ce sont ces foules fatiguées, ces pécheurs publics qui savent qu’ils ont besoin de pardon, ces malades qui n’ont plus que l’espérance pour tenir.

Dieu ne leur révèle pas des équations compliquées. Il leur révèle son Nom : il est Père. Il leur révèle son projet : ils sont aimés. Pour comprendre cela, il ne faut pas un doctorat, il faut un cœur ouvert. La révélation n’est pas une question de QI, c’est une question de disponibilité. Le tout-petit est « pauvre en esprit » : il a fait de la place en lui. Et parce qu’il y a de la place, Dieu peut s’y installer.

 

Il n’y a que trois usages de ce nom nēpios dans les Évangiles. Ici dans notre lecture de ce dimanche (Mt 11,25-30) et dans celle de Luc, qui lui est semblable, à la notable différence de l’allégresse qui fait frissonner Jésus lorsqu’il constate cette ouverture du cœur ‘enfantine’ : « À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance » (Lc 10,21).

 

Le troisième usage est très révélateur de l’attitude intérieure prônée par Jésus. Il s’agit de l’épisode des marchands chassés du Temple de Jérusalem. L’acte violent de Jésus choque les cohen (les prêtres) qui y voient une remise en cause de leur culte et de leur liturgie sacrificielle ; il choque les scribes qui croient connaître les Écritures et en déduisent une condamnation sans appel de Jésus faisant comme si le Temple était à lui ; il déconcerte les juifs pieux qui donnent leur argent en échange – croient-ils – des faveurs de YHWH.

On reproche alors à Jésus les cris des enfants qui – enthousiastes – chantent à tue-tête dans le Temple : « Hosanna au fils de David ! »

« Jésus entra dans le Temple, et il expulsa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le Temple ; il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes. […] Les grands prêtres et les scribes s’indignèrent quand ils virent les actions étonnantes qu’il avait faites, et les enfants qui criaient dans le Temple : “Hosanna au fils de David !” Ils dirent à Jésus : “Tu entends ce qu’ils disent ?” Jésus leur répond : “Oui. Vous n’avez donc jamais lu dans l’Écriture : De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter une louange ?” » (Mt 21,12-17).
Jésus cite ici le psaume 8, où la louange des enfants est comparée à un rempart qui protège Israël de ses ennemis : 
« Ô Seigneur, notre Dieu, par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire,  où l’ennemi se brise en sa révolte… » (Ps 8,1-3)

 

Jésus assume ce psaume : les ennemis, ce sont l’autosuffisance, l’orgueil spirituel, la pensée close. L’émerveillement des nēpios est ce qui nous protège de ces déviances.

 tout-petitsLes disciples comprendront peu à peu que « changer pour devenir comme un enfant [2] » (Mt 18,3) est la porte basse qui donne accès au royaume. Franchir cette porte basse demande se faire petit, comme à Bethléem où l’entrée physique de la basilique se fait par une porte étroite et basse.

« Ce n’est pas l’intelligence qui manque pour comprendre les choses de Dieu, c’est l’humilité »… 

Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à réfléchir, mais que l’intelligence doit être au service de l’amour, et non l’inverse. La véritable sagesse, selon l’Évangile, consiste à reconnaître notre propre pauvreté spirituelle pour laisser Dieu nous remplir de sa lumière.

 

Devenir tout-petit est un chemin de libération. Car les sages et les savants imposent au peuple des centaines de règles religieuses impossibles à porter (les fameux 613 commandements à observer quotidiennement par les juifs !). L’humilité nous libère de cette religion de la performance (être en règle) et de la culpabilité (je n’y arrive pas !). C’est pourquoi le joug de Jésus est facile et léger à porter.

 

Cette semaine, laissions l’action de grâce du Christ devenir la nôtre et nous interroger :

Où nous situons-nous ? Sommes-nous des « savants » de notre propre vie, verrouillés dans nos certitudes, nos jugements sur les autres, nos amertumes ? Ou acceptons-nous de redevenir ces « tout-petits » ?

 

Redevenir un tout-petit, ce n’est pas devenir puéril. C’est accepter de ne pas tout maîtriser. C’est oser dire à Dieu : « Seigneur, je ne comprends pas tout, je suis limité, mais j’ai confiance en Toi ».

Demandons au cours de cette Eucharistie la grâce de la simplicité. Demandons au Seigneur de briser en nous l’orgueil qui nous rend sourds à sa voix. Que nous puissions, nous aussi, tressaillir de joie en découvrant que le Royaume des Cieux n’est pas une forteresse pour les forts, mais une maison de famille pour ceux qui acceptent d’être les enfants bien-aimés du Père.

 

jesus-loves-kidsSeigneur Jésus,

Doux et humble de cœur,

Délivre-nous de l’orgueil qui ferme l’esprit

et de la suffisance qui dessèche le cœur.

Apprends-nous à déposer nos fardeaux à tes pieds,

nos certitudes et nos fatigues,

pour retrouver la joie simple des tout-petits.

Accorde-nous ce regard d’enfant

qui sait s’émerveiller de ta présence

et se reposer avec confiance entre les mains du Père.

Que ta grâce nous rende assez humbles

pour accueillir enfin le secret de ton Amour.

Amen.

_____________________________

[1]. « Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, ces villes, autrefois, se seraient converties sous le sac et la cendre. Aussi, je vous le déclare : au jour du Jugement, Tyr et Sidon seront traitées moins sévèrement que vous. 
Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui. Aussi, je vous le déclare : au jour du Jugement, le pays de Sodome sera traité moins sévèrement que toi. » (Mt 11,21-24)

[2]. Le nom employé ici est παιδίον, paidion, diminutif de fils ou serviteur, insistant sur la dimension de service et de simplicité, quand νήπιος, nēpios insiste sur la dépendance, la capacité de réception.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici ton roi qui vient à toi : il est pauvre » (Za 9, 9-10)

Lecture du livre du prophète Zacharie
Ainsi parle le Seigneur : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse. Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »

PSAUME
(Ps 144 (145), 1-2, 8-9, 10-11, 13cd-14)
R/ Mon Dieu, mon Roi, je bénirai ton nom toujours et à jamais ! ou : Alléluia ! (Ps 144, 1)

Je t’exalterai, mon Dieu, mon Roi ;
je bénirai ton nom toujours et à jamais !
Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour.
La bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Le Seigneur est vrai en tout ce qu’il dit,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent,
il redresse tous les accablés.

DEUXIÈME LECTURE
« Si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez » (Rm 8, 9.11-13)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez.

ÉVANGILE
« Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 25-30)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler.

Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »
Patrick BRAUD

 

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21 juin 2026

Meublons notre chambre haute !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Meublons notre chambre haute !

 

Homélie pour le 13° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

28/06/26 


Cf. également :

Je vis tranquille au milieu des miens
Honore ton père et ta mère
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Construisons donc une chambre haute pour notre Élisée intérieur
Dieu est le plus court chemin d’un homme à un autre
Le jeu du qui-perd-gagne
Que signifie : prendre sa croix ?
Prendre sa croix
Prendre sa croix chaque jour

 

C’est le moment d’aller faire quelques achats à l’Ikea de Sunam !
Notre première lecture (2R 4,8–16) nous y invite : 
« Meublons notre chambre haute ! dans Communauté spirituelle 330px-Ashton-u-Lyne-IKEA1Faisons pour ce saint homme de Dieu une petite chambre sur la terrasse ; nous y mettrons un lit, une table, un siège et une lampe, et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer ». Et le mari de la Sunamite lui obéit : il trouve quelques planches, quelques tôles et meubles à l’Ikea du coin, avec ce qu’il faut pour construire et aménager l’intérieur de cette chambre haute.


Les rabbins – et les Pères de l’Église à leur suite – se sont régalés d’interprétations allégoriques de ce passage, nourrissant une lecture mystique sur l’élévation de l’âme. Parcourons en quelques-unes, en essayant d’actualiser leur portée pour nous aujourd’hui.

 

1. La chambre haute

Le mot hébreu עֲלִיָּה (‘aliyah) fait immédiatement penser à l’alya contemporaine des juifs effectuant leur retour en 49e37a7_1644075659653-000-f28eh chambre dans Communauté spirituelleIsraël. On dit qu’ils « font leur montée (alya) », car Jérusalem est vue comme la chambre haute (‘aliyah), à la fois géographiquement et spirituellement, qui sépare les juifs des autres peuples. Les « psaumes des montées » (Psaumes 120 à 134) accompagnaient la prière des pèlerins gravissant les chemins vers Jérusalem. 

À cause de l’antisémitisme grandissant en France et en Europe, le mouvement de l’alya s’intensifie hélas, après les départs massifs des populations juives des pays musulmans dans les années 50–70. La chambre haute est alors synonyme de protection pour Israël (c’est l’idée à l’origine du sionisme : un pays où la sécurité des juifs serait garantie). 

 

La tradition rabbinique voit dans l’accueil de la Sunamite l’exemple d’une charité concrète, active (l’hospitalité due à l’étranger) et également comme le respect de la vie conjugale (isoler le couple de l’étranger). En plus, cet accueil est désintéressé : la Sunamite ne demande rien pour elle (pas même la fécondité) et ne cherche pas les honneurs de la cour royale : elle désire seulement « vivre tranquille au milieu de son peuple », ce qui est la figure du juif ordinaire.

januarius_zick_elisee_invoquant_le_seigneur EliséeDans le traité Sanhedrin, le Talmud de Jérusalem utilise la Sunamite comme un modèle d’intercession, comparant l’unique mur construit par la femme de Sunam sur sa terrasse pour le prophète aux édifices spirituels érigés par les patriarches. « Rabbi Shmuel bar Nahman a dit : Il [Élisée] a levé les yeux vers le mur de la femme de Sunam, comme il est dit : Faisons-lui une petite chambre haute sur le mur et mettons-y un lit, une table, une chaise et une lampe. Il a dit devant Lui [Dieu] : Maître de tous les mondes, la femme de Sunam a fait un seul mur pour Élisée et Tu as ressuscité son fils. Mes ancêtres ont construit pour Toi toute cette gloire, à combien plus forte raison devrais-Tu épargner ma vie »

En effet, Élisée a ressuscité le fils de la Sunamite en le couchant sur ce lit de la chambre haute (1R 17,17-24) : « Élie répondit : “Donne-moi ton fils !” Il le prit des bras de sa mère, le porta dans sa chambre en haut de la maison et l’étendit sur son lit ». La chambre haute est ainsi le lieu de la résurrection promise aux enfants de Dieu. Les mystiques chrétiens diront que c’est dans ce lieu secret, au plus intime de l’âme, que Dieu nous engendre à la Vie…

 

Dans le Nouveau Testament, le mot grec utilisé pour désigner la chambre haute est hyperōon (περον). Dans la tradition chrétienne, elle est plus communément appelée le Cénacle (du latin cenaculum, qui dérive de cena, le repas). C’est dans une grande chambre haute, meublée et préparée, que Jésus célèbre son dernier repas avec les disciples, instituant l’Eucharistie (Mc 14,15 ; Lc 22,12). C’est ensuite la chambre de l’attente et de la prière (Ac 1,13-14) : après l’Ascension du Christ, les Apôtres, les femmes et Marie se rassemblent dans cette même chambre haute de Jérusalem pour prier dans l’attente de l’Esprit Saint. La chambre haute n’est plus seulement une retraite individuelle comme chez Élisée, elle devient le lieu de rassemblement fraternel de la communauté apostolique.

C’est encore dans ce lieu surélevé que survient le souffle du Saint-Esprit, donnant naissance à l’Église et l’envoyant en mission lors de la Pentecôte (Ac 2,1-2). L’Esprit Saint est donné en hauteur, mais pour descendre ensuite dans les rues et s’adresser à la foule de toutes les nations.

 

Les Pères de l’Église ont transposé l’élévation de la chambre sur la terrasse en allégorie de la vie spirituelle, et plus précisément de la contemplation. Bède le Vénérable (VI°-VII° siècles) écrivait : « La femme prépara une petite chambre sur le toit. Par cette chambre, nous comprenons la hauteur de la contemplation céleste qui doit être construite au-dessus de la maison terrestre de notre corps. En effet, celui qui désire accueillir le Verbe de Dieu ne doit pas s’attacher aux choses inférieures, mais doit élever son esprit au-dessus des passions de ce monde » (PL 91, col. 61-62).

 

La rencontre entre Élisée et la Sunamite devient l’annonce de la rencontre entre le Christ et l’Église (ou de l’âme pieuse). L’élévation mystique au-dessus du monde est la condition pour porter une vraie fécondité, reçue de Dieu, comme celle de la Sunamite, annonçant la fécondité de Marie et de l’Église.

La Sunamite ne se contente pas de donner un peu de pain au rez-de-chaussée ; elle bâtit une chambre en hauteur. Pour accueillir le Seigneur, nous devons nous aussi quitter le tumulte de nos préoccupations terrestres et élever notre esprit. C’est l’appel à la prière et au recueillement. Prendre le temps de l’oraison, c’est prendre le temps de laisser des activités qui peuvent être bonnes, très bonnes même, pour être avec Dieu, pour se laisser aimer. C’est un temps gratuit donné à Dieu. C’est pourquoi, il est important de changer de lieu pour faire oraison. 

 

Une spiritualité de la chambre haute au XXI° siècle ne nous demande pas de fuir le monde ou de nous retirer dans un désert. Au contraire, elle nous invite à aménager une « cellule intérieure » au cœur même de nos activités quotidiennes – au travail, en famille, avec nos amis ou dans nos engagements associatifs.

Construisons une chambre haute pour notre Élisée intérieur
Dans un univers professionnel souvent régi par la rentabilité et la performance, la chambre haute devient le lieu de la 
conscience et du repos moral. La réalisation concrète de ce sanctuaire intérieur serait par exemple prendre quelques secondes pour recentrer son attention avant une réunion difficile (le « lit » de la conscience). Ou refuser la course effrénée aux résultats pour privilégier la dignité humaine dans nos relations avec nos collègues et nos collaborateurs (le « siège » royal). Ou encore consacrer une pause à une respiration consciente et à une prière silencieuse, créant ainsi une « hauteur » spirituelle au-dessus du stress ou des conflits hiérarchiques.


En famille, la chambre haute fait du foyer un lieu d’accueil inconditionnel. La cellule familiale est le lieu où l’on s’accepte avec nos limites et nos fragilités, à l’image de la Sunamite qui accueille le prophète sans calcul. C’est par exemple aménager un espace ou un moment de gratuité (la « table » du partage). Cela se traduit par une écoute active sans écran ni téléphone (la « lampe » de l’attention à l’autre), en valorisant les moments simples du quotidien plutôt que la surconsommation ou la course aux activités. Il s’agit de voir dans chaque membre de sa famille un reflet de la présence divine, et d’accepter les « stérilités » (les épreuves, les difficultés de communication) comme des lieux que la grâce peut féconder.


Entre amis et dans les loisirs, la chambre haute symbolise la fraternité, et l’écoute spirituelle. Les relations amicales et les loisirs peuvent être le lieu où l’on dépose les masques et où l’on se repose : proposer des moments de rencontre où la conversation n’est pas superficielle mais où l’on ose une écoute profonde, pratiquer la gratuité dans le don de son temps, sans chercher un retour d’image ou une utilité immédiate etc.


Dans la vie associative et nos engagements sociétaux, la Sunamite nous appelle à agir sans recherche de gloire. Elle refuse les honneurs du roi avec la phrase : 
« J’habite tranquille au milieu de mon peuple ». La traduction concrète pour nous serait : s’’engager dans des associations ou des causes solidaires sans chercher à occuper le devant de la scène, mais en servant humblement là où le besoin se fait sentir, lutter contre le besoin de reconnaissance pour trouver la paix dans le travail accompli pour les autres etc.

 

Dans la tradition réformée, l’accent n’est pas mis sur une élévation mystique au-dessus du monde, mais sur la fidélité de Dieu au sein des épreuves quotidiennes du foyer. La souffrance de la stérilité est présentée de manière réaliste et empathique, comme une épreuve humaine concrète résolue par la grâce. Les commentateurs protestants font le parallèle avec l’hospitalité d’Abraham recevant les trois anges (Gn 18) : la pointe du message est alors la pratique en actes d’une foi désintéressée, l’accueil du don de Dieu (l’étranger de passage, la stérilité vaincue).

 

Quelle ‘chambre haute’ allez-vous construire prendre régulièrement de la hauteur par rapport aux événements de notre vie ?

 

2. Le mobilier de la chambre

Enlevons le prix et l’étiquette Ikea, et regardons chacun de ses meubles

 

– le lit, ou l’art du vrai repos en Dieu

L’importance du lit et du sommeil dans la piété juive est soulignée dans la prière du soir (Shema al HaMita – la prière avant le coucher) qui demande à Dieu de veiller sur le sommeil. « Rabbin Shimon a dit : Celui qui va se coucher prononce le Shema sur son lit, il est préservé des mauvais esprits. Car le lit est l’endroit où l’âme se repose et s’élève pour rendre compte de sa journée » (Talmud de Babylone, Traité Berakhot 5a).

 

Dans nos sociétés où l’efficacité et la performance sont reines, nous sommes souvent épuisés. Le premier meuble de la chambre haute est le lit, symbole du repos. Mais spirituellement, qu’est-ce que cela signifie ?

vue-dessus-femme-souriante-se-detendre-dormir-canape-maison_225067-100 intérioritéC’est l’invitation à faire confiance à Dieu plutôt que dans notre propre agitation. Le Psaume 127 nous le rappelle : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort ». Le repos de la chambre haute, c’est ce temps de déconnexion, de respiration, où nous reconnaissons que nous ne sommes pas les maîtres de l’univers et où nous nous abandonnons avec confiance à la puissance de l’Esprit de Dieu travaillant en nous. À l’image du cultivateur qui reconnaît ne pas être à l’origine de la fécondité de la nature : « nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment » (Mc 4,27).

Au quotidien, c’est par exemple savoir fermer les écrans le soir, faire le silence dans son esprit, et se rappeler que la grâce de Dieu nous précède et nous soutient, même lorsque nous dormons. 

 

Sur quel ‘lit’ allons-nous nous abandonner en confiance à l’œuvre de Dieu en nous ?

 

- La table, ou l’autel domestique

La table est considérée dans le Talmud comme un substitut à l’autel du Temple de Jérusalem (le Mizbeach). Nourrir les invités et partager le pain est l’une des plus hautes formes de Hesed (bonté aimante). « Tant qu’un homme vit, l’autel expie pour lui ; une fois qu’il est mort, ses œuvres d’hospitalité à sa table expient pour lui. Rabbi Yohanan et Rabbi Elazar ont dit tous deux : Quand un homme d’une bonne action s’assied et mange à sa table, la table elle-même expie pour lui » (Talmud de Babylone, Traité Berakhot 55a). Dresser la table, c’est donc offrir le sacrifice, transformant la maison en petit temple de Jérusalem et la table en autel le sacrifice de communion.

 

330px-Comunione_degli_apostoli%2C_cella_35Pour les chrétiens, la table est le lieu de la communion fraternelle, à tel point que la messe ne s’appelait pas la messe au début, mais « la fraction du pain » et « le repas du Seigneur ».

On sait que la commensalité (manger à la même table) a été l’un des sujets de conflit les plus épineux des premières communautés chrétiennes. Les juifs convertis au Christ ne voulaient toujours pas s’asseoir à la même table que les païens nouvellement baptisés, ces incirconcis qui auraient souillé leur nourriture (Ac 15) … On se souvient de l’engueulade célèbre de Paul à l’encontre de Pierre, le pointant du doigt pour n’avoir pas le courage de manger à la même table que les baptisés incirconcis (Ga 2,11-21). Les polémiques actuelles sur le halal, le casher, le cochon et le vin dans des banquets publics ou l’installation de fast-foods (‘Mister Poulet’) montrent à quel point les coutumes alimentaires peuvent être clivantes, et fortement identitaires. 

 

Installer une table dans notre chambre haute, c’est nous poser la question : 

De quoi, de qui est-ce que je me nourris ? Quels sont les nourritures que je reçois de Dieu ? Ceux que je prends sa présence, seul à seul ? Ou avec quels convives ?

 

– le siège, rappel de notre vocation royale

S’asseoir fait référence à l’étude de la Torah et à l’écoute des Sages. Dans la célèbre collecte de maximes Pirkei Avot (l’éthique des Pères), il est enjoint de s’asseoir « dans la poussière aux pieds des Sages » pour recevoir l’enseignement. « Yossi ben Yoezer de Tzereda a dit : Que ta maison soit un lieu de rassemblement pour les Sages ; assieds-toi dans la poussière de leurs pieds et bois leurs paroles avec soif » (Ch. 1, Michna 4). 

 

XIIe siècle - Le Christ en majestéDans la tradition chrétienne, le siège fera penser à la session du Christ à la droite du Père, dans la foulée de l’Ascension. Le siège est alors un trône, qui évoque la royauté du Christ et grâce à lui la vocation royale de tout baptisé. S’asseoir, manger à table dignement est le rituel qui a permis à Soljenitsyne de montrer comment rester humain dans l’enfer des goulags soviétiques (cf. Une journée d’Ivan Denissovitch). Manger une barquette de fast-food sur le pouce dans la rue est peut-être pratique, mais s’asseoir à table en présence de Dieu comme Élisée est la marque du croyant libre et résilient.

 

Quel est le ‘siège’ qui me permettrait de me poser ainsi en présence de Dieu pour me nourrir royalement de sa parole ?

 

– la lampe, ou l’éclairage de la Bible

La lampe représente la lumière de la Torah et le commandement (la Mitzvah) : « La Mitzvah est une lampe et la Torah est une lumière » (Pr 6,23). Le Talmud associe l’allumage de la ta-parole-est-une-lampe-a-mes-pieds-et-une-lumiere-sur-mon-sentier-psaumes-119105lumière à la paix dans le foyer (Shalom Bayit). « Rava a dit : La récompense de celui qui veille à allumer la lampe pour le Shabbat et pour le repos du foyer est qu’il aura des enfants qui seront des érudits de la Torah, car il est dit : Car le commandement est une lampe et la Torah est une lumière » (Talmud de Babylone, Traité Shabbat 23b). 


C’est à la lumière de la Parole de Dieu que je suis invité comme Élisée à relire ma vie en me retirant dans ma chambre haute intérieure. Déchiffrer les événements qui m’ont touché, interpréter les Écritures pour éclairer mes choix et décisions à venir, ne pas foncer tête baissée dans l’action mais réfléchir en lisant, étudiant, priant, en recevant la lumière d’un autre pôle que moi-même : la lampe de la chambre haute est l’appel au discernement intérieur, qui demande un travail long, laborieux, austère parfois.

 

Comment laisser les Écritures jouer ce rôle de ‘lampe’ pour m’éclairer dans ma vie ?

 

IMG_20190925_095135-1-1024x768« Faisons donc, mes frères, une chambre haute dans notre cœur. [...] 

La Sunamite prépara pour l’homme de Dieu un lit, une table, un siège et une lampe. 

Le lit est le repos de la conscience tranquille, où le Seigneur peut reposer ; 

la table est la nourriture spirituelle de l’Écriture ; 

le siège est l’enseignement qui redresse l’intelligence ; 

enfin, la lampe, c’est la lumière de la foi ».
(Césaire d’Arles, V°-VI° siècles, Sermon 12)

 

Voilà donc les quatre piliers de l’intériorité symbolisés à travers ce mobilier de la chambre haute du prophète Élisée. 

Répondons dès aujourd’hui à cet appel de Césaire d’Arles commentant notre première lecture !

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Celui qui s’arrête chez nous est un saint homme de Dieu » (2 R 4, 8-11.14-16a)


Lecture du deuxième livre des Rois
Un jour, le prophète Élisée passait à Sunam ; une femme riche de ce pays insista pour qu’il vienne manger chez elle. Depuis, chaque fois qu’il passait par là, il allait manger chez elle. Elle dit à son mari : « Écoute, je sais que celui qui s’arrête toujours chez nous est un saint homme de Dieu. Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse ; nous y mettrons un lit, une table, un siège et une lampe, et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
Le jour où il revint, il se retira dans cette chambre pour y coucher. Puis il dit à son serviteur : « Que peut-on faire pour cette femme ? » Le serviteur répondit : « Hélas, elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. » Élisée lui dit : « Appelle-la. » Le serviteur l’appela et elle se présenta à la porte. Élisée lui dit : « À cette même époque, au temps fixé pour la naissance, tu tiendras un fils dans tes bras. »


PSAUME
(Ps 88 (89), 2-3, 16-17, 18-19)
R/ Ton amour, Seigneur, sans fin je le chante ! (Ps 88, 2a)


L’amour du Seigneur, sans fin je le chante ;
ta fidélité, je l’annonce d’âge en âge.
Je le dis : C’est un amour bâti pour toujours ;
ta fidélité est plus stable que les cieux.


Heureux le peuple qui connaît l’ovation !
Seigneur, il marche à la lumière de ta face ;
tout le jour, à ton nom il danse de joie,
fier de ton juste pouvoir.


Tu es sa force éclatante ;
ta grâce accroît notre vigueur.
Oui, notre roi est au Seigneur ;
notre bouclier, au Dieu saint d’Israël.


DEUXIÈME LECTURE
Unis, par le baptême, à la mort et à la résurrection du Christ (Rm 6, 3-4.8-11)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, ne le savez-vous pas ? Nous tous qui par le baptême avons été unis au Christ Jésus, c’est à sa mort que nous avons été unis par le baptême. Si donc, par le baptême qui nous unit à sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts. Et si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur lui. Car lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; lui qui est vivant, c’est pour Dieu qu’il est vivant. De même, vous aussi, pensez que vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ.


ÉVANGILE
« Celui qui ne prend pas sa croix n’est pas digne de moi. Qui vous accueille m’accueille » (Mt 10, 37-42)
Alléluia. Alléluia. Descendance choisie, sacerdoce royal, nation sainte, annoncez les merveilles de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. Alléluia. (cf. 1 P 2, 9)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »
Patrick BRAUD

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